Dominium Mundi

François BARANGER

Critic, 2013



2204. Suite au massacre des colons d'Akya du Centaure, Urbain IX lance un appel général. Tous les engagés volontaires pour rejoindre la croisade seront les bienvenus. C'est un million d'hommes qui embarquent dans le Saint-Michel. S'il y a des militaires de carrière comme Tancrède ou Liétaud, d'autres sont des criminels en puissance. Quant à ceux qui ne sont pas volontaires, comme Albéric, ils sont traités comme des chiens. Pendant dix-huit mois, ces hommes et ces femmes vont devoir vivre ensemble. Et le meilleur, comme le pire peut arriver...

Pour ceux qui sont habitués aux bandes dessinées, le nom de François Baranger ne devrait pas être inconnu. Il a sorti chez Albin Michel les deux tomes de Freaks Agency. Mais son principal travail reste dans le domaine du jeu vidéo et du cinéma. Il y tient les postes d'illustrateur, concept artist et directeur artistique. Déjà, on peut comprendre l'attrait de cette fort belle couverture. Sur son site, on peut trouver l'autre version (que je préfère) et l'ex-libris qui montre Tancrède de Tarente. Tancrède de Tarente, ce nom vous dit quelque chose ? Si vous êtes du côté des arts, La Jerusalem délivrée de Le Tasse ou Tancrède de Voltaire ne vous sont pas inconnus. Dernièrement, c'est Ugo Bellagamba qui emporta le personnage dans Tancrède, une uchronie. Quant aux musiciens, on peut citer Monteverdi et Rossini qui en firent des opéras. Les historiens citeront les croisades puisque Tancrède participa à la première des missions et s'avère être un personnage historique.

Qu'est Dominium Mundi dans tout cela ? Selon l'auteur, c'est une relecture de La Jérusalem délivrée. A lire les premières lignes, on pouvait craindre un récit prêchant la gloire du Christ dans la violence. Heureusement, il n'en est rien. François Baranger crée un futur plausible où la civilisation est retombée dans un mode de vie médiéval. Le pouvoir est sous l'emprise de l'Empire Chrétien Moderne. Si tous sont "unis" sous Urbain IX, il y a différentes factions. Certains sont modérés, d'autres ultras-catholiques et les templiers sont présents. Ce sont donc des forces religieuses, politiques et économiques qui sont présentes. Les personnages historiques abondent. On a plaisir à croiser Godefroy de Bouillon, Raymond de Saint-Gilles... Face à ces individus bien caractérisés, on pense savoir à qui se fier, mais l'auteur sème le doute, puisque tous ont des failles, aucun n'est un modèle. Les affrontements verbaux sont nombreux et ce sont de véritables joutes verbales sur le pouvoir. Les relations des personnages sont plus proches du thriller politico-économique que de la science-fiction.

Cette dernière se retrouve dans l'environnement des personnages : armes, mobilier, véhicules et bien entendu vaisseau. Comment ne pas parler du Saint-Michel ? Le plus grand vaisseau construit par l'esprit humain peut emporter un million d'hommes. A son bord, on trouve des jardins, des "salles" d'entraînement, une réplique de la basilique Saint-Pierre. Quant aux différents procédés scientifiques, ils ne sont pas là pour appuyer la science contemporaine, mais pour faire comme... Ce n'est pas de la science exacte, ça reste du plausible. Des tuyères au dôme, de la bio-informatique qui gère le vaisseau aux communications, tout est expliqué. L'ensemble des descriptions est gigantesque, mais son énumération et le résultat en valent la peine !

François Baranger a consacré une dizaine d'années à cet ouvrage. Un premier roman abouti qui se lit tout seul. Et pour qui a lu le texte original, le mérite d'avoir une autre version de l'histoire. Il n'est pas exempt de "défauts" non plus. Personnellement, le changement de langage entre les différents personnages (à la troisième personne) et Albéric (à la première personne) m'a gêné. Certains protagonistes ont des traits grossis, on pourrait s'interroger sur la possibilité de fabriquer un aussi grand vaisseau... Cela étant, la seule véritable "faute" revient à la bande-annonce officielle. La musique interprétée est de Rossini et non de Mozart comme indiqué (Ben alors la critic-team ?). Mais le récit prend le pas sur ces erreurs. Cet ouvrage a été dirigé par Xavier Dollo et ce n'est pas anodin. Lecteur de space-opera, il connaît les ficelles du genre. Ici, on ne fait pas que visiter des planètes, on fait se confronter l'homme et l'autre (et quelquefois soi-même). Une véritable odyssée intime.

(Pour l'anecdote : Xavier de Courville retravailla le texte de Le Tasse, tandis que Gian Francesco Malipiero s'occupait de la musique de Monteverdi. Le résultat fut interprété en 1942 par Xavier de Courville et son épouse Jacqueline Casadesus. Je peux l'écrire car je suis leur petit-fils. Le hasard fait de ces choses...)

Sobrement intitulé Livre 1, ce pavé de 603 pages vous invite au voyage. Laissez-vous entraîner dans ce monument. Amateurs d'espace ou d'histoires humaines, vous serez servis.

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