Roublard

Terry PRATCHETT

L'Atalante, 2013
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Patrick Couton



Au milieu du XIXe siècle, Londres se développe sur un certain nombre d'arpents de terrain recouverts de gens plus ou moins argentés et d'une couche conséquente de crasse. Cette dernière s'évacue en partie grâce à la pluie et à un réseau souterrain d'égouts ingénieux (à l'époque fréquentable car on n'avait pas encore mis au point cette invention très choquante qu'est le tout-à-l'égout, bien que la haute bourgeoisie se soit mise depuis peu à éliminer souterrainement ses commodités par ce circuit non prévu initialement). Lors de chaque averse un flot souterrain riche en débris organiques divers (mais pas que) se déverse dans les conduits qui truffent le sous-sol de la mégalopole. On y trouve aussi avec un peu de chance, un soupçon d'habitude et une touche de talent des pièces de monnaie variées, des bijoux et autres babioles. Voilà qui permet à toute une faune de gens sans ressource de subsister jusqu'à la saison prochaine. On les nomme "ravageurs" car ils fouillent la vase pour en extraire tout trésor revendable. Parmi eux, un jeune homme un peu plus cortiqué que les autres. Sa vivacité et son humour gouailleur l'on fait surnommer Roublard par tout ce que Londres compte d'affranchis. Une vie avec un avenir plus qu'incertain, malgré ce que son ami Salomon Cohen tente de lui inculquer comme règles de survie. Mais ça, c'est jusqu'au jour où un orage violent et le hasard font surgir devant lui une belle jeune femme blonde face à deux brutes qui lui veulent manifestement du mal. Son sang ne fait alors qu'un tour, il s'interpose... et commence alors pour lui un périple semé d'embûches vers le danger, l'amour et un futur prometteur ! Il sera aidé par des figures hautes en couleur : Charles Dickens soi-même pour commencer, Salomon le survivant (un lointain ancêtre casher de Ken avec moins de muscles et plus de neurones), la richissime Angela Burdett-Coutts et bien d'autres, prestigieux ou moins mais très déterminés. Toute une promesse d'aventure !

Même en dehors des Annales du Disque-Monde, l'ami Pratchett continue à nous régaler. Les années passant, il sait discrètement se renouveler. Là où avant le burlesque et la loufoquerie faisaient tout le sel d'une prose inspirée, c'est maintenant l'humanisme, la débrouillardise, la noblesse du petit peuple, la misère des bas-fonds qui font la matière de ses romans. Il y a toujours la "Pratchett touch", une tonalité très British, humour pince-sans-rire et billevesées en tous genres qui ponctuent le récit et le relèvent de l'ordinaire chronique historico-dramatique. Et puis l'auteur se fait plaisir en convoquant de grandes figures de la littérature et de la politique d'il y a deux siècles. Il s'en explique notamment dans quelques pages à la fin du livre pour resituer simplement les personnages réels qui sont cités et/ou utilisés dans son histoire. Je me permettrai juste de citer pour mémoire l'apparition du fameux Sweeney Todd, le barbier de Fleet street, présenté ici sous un jour différent de celui de Tim Burton et Johnny Depp. On rit moins mais on se passionne tout autant pour les aventures du jeune héros au coeur pur et à l'éthique souple (modelable aux circonstances, sujet à pondération par les nécessités imposées, adaptable pour tout dire, pas très rigoureuse par rapport aux canons de la décence classique mais tout à fait morale par ailleurs). Bien sûr certains pourront se récrier que l'intrigue est classique (certes), et les personnages un peu convenus (quand c'est bien fait ça ne gêne pas !) mais on se laisse plaisamment porter par ce one-shot qui fait une jolie pause dans la bibliographie de sir Terence, romantique et digne, discrètement panachée. De toute façon ça fait des années que je dis que je suis amoureuse du travail de cet écrivain, ce n'est pas dans une de mes chroniques que vous pourrez trouver mépris ou dénigrement pour cet auteur que j'admire. Je revendique mon parti-pris positif, na ! Roublard, un livre à offrir pour Noël ou Pâques, de 7 à 77 ans...

Marion Godefroid-Richert

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