Première station avant l'abattoir

Romain SLOCOMBE

Seuil, 2013



"Exeter était anglais, roux et journaliste." (p. 22)

Paris 1922. Ralph Exeter est encore très jeune. Le fait d'être marié à Evguénia, une Russe ravissante, et déjà père d'un petit Fergus n'a guère d'importance, ni pour lui ni pour ses nombreuses maîtresses. Le correspondant à Paris du Daily World, quotidien d'extrême gauche britannique, a la réputation d'être un reporter futé. On le décrit aussi comme une espèce de Casanova. Or ce "Casanova anglais", qui s'est laissé séduire par les folles nuits du Paris d'après-guerre, a constamment besoin d'argent... Comme son métier l'amène à côtoyer des politiciens, il s'est mis à espionner pour le compte des Bolcheviks pour lesquels il éprouve une certaine sympathie. "Espionner" est d'ailleurs un bien grand mot : chaque mois, Exeter reçoit 1000 dollars US. Cet argent est destiné à rémunérer ses informateurs, parmi lesquels figure un haut fonctionnaire du Quai d'Orsay... Informateurs et hauts fonctionnaires ne sont qu'une pure création du journaliste débrouillard et peu scrupuleux qui invente et fabrique ses propres "tuyaux confidentiels"... et garde l'argent.

Il est désigné par son journal pour couvrir la conférence internationale qui va bientôt se tenir à Gênes, conférence censée résoudre les problèmes d'une Europe déchirée après la première guerre mondiale. Son supérieur, également à la solde de la Russie, le charge de remettre un document confidentiel à Rakovsky, un diplomate russe, et à lui seul... "L'espion affabulateur" prend alors conscience que les choses sérieuses ont vraiment commencé et qu'il court un réel danger... Les événements vont vite lui prouver que ses craintes étaient fondées...

Voilà un résumé possible du début du nouveau roman de Romain Slocombe. Des trois premiers chapitres, en fait : 55 pages exactement. Chapitre IV, page 56, nous sommes avec Exeter dans le train pour Gênes et là, il est conseillé d'attacher sa ceinture (même s'il n'y a jamais eu de ceintures dans les trains) car l'intrigue va alors se dérouler sans le moindre temps de répit. Le lecteur - tout comme le personnage principal - est entraîné, ballotté, dans une aventure aux multiples rebondissements, pendant les 21 chapitres restants, soit encore plus de 300 pages...

Première station avant l'abattoir, roman d'aventures ou roman policier ? Manipulations, machinations, complots, assassinats, espionnes affriolantes, agents doubles, voire triples... c'est ce qui attend Exeter à Gênes, dans une Italie où le fascisme ne cesse de progresser. Gênes où va ce dérouler la majeure partie du roman.

Roman d'espionnage ? Les ingrédients en sont bien présents, mais les codes du genre, respectés dans leur ensemble, sont quelque peu transgressés... Il en est souvent ainsi dans les livres de Romain Slocombe, complexes, documentés, toujours passionnants... Dans ce nouvel opus, l'auteur mêle, avec son habileté coutumière, réalité (situations et anecdotes authentiques, ainsi que personnages authentiques) et fiction... (Personnages authentiques : je citerai simplement "Herb Holloway", Max Eastman, Jo Davidson, Khristian Rakovsky et bien sûr Mussolini... Je mentionnerai également "l'ombre de Staline" qui plane sur tout le roman.) Romain Slocombe nous ramène dans les années 20 et plus particulièrement à cette conférence de Gênes, à ces quelques semaines cruciales de l'année 1922, à cette période sombre et délétère qui allait peser lourd sur le destin de l'Europe.

Thriller historico-politique (ou politico-historique), alors ? Les "aventures" de Ralph Exeter, dandy nonchalant, mais ne manquant pas d'un certain courage, sont tout cela à la fois.

Première station avant l'abattoir est tout simplement un grand roman, un roman sophistiqué, ambitieux, captivant, qui n'a rien à envier à ceux de ses glorieux aînés, Eric Ambler, Graham Greene, John Le Carré... "Ce roman qui se lit comme un polar et résonne comme une leçon d'histoire" est une nouvelle démonstration du talent d'un écrivain atypique qui n'a pas fini de surprendre. Rappelons que le personnage central est inspiré du grand-père anglais de l'auteur, George Slocombe. Ecrivain, historien et journaliste de renom. "Un sacré grand-père !" Un bel hommage lui est rendu par son petit-fils. "Bon sang ne saurait mentir !..."

Roque Le Gall

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