Le Retour du gang

Edward ABBEY

Gallmeister, 2013
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos



Hélas, trois fois hélas. Il faut plus que la volonté - pourtant marmoréenne - de quatre amoureux du désert pour empêcher de manière pérenne la destruction d'un monument de beauté comme le Colorado. Cette fois-ci, monseigneur Love s'adjoint les services d'un engin de terrassement aux allures de Léviathan terrestre pour tracer un chemin autoroutier dans les strates millénaires des canyons sans défense. Goliath, car tel est son nom, est un excavateur titanesque qui laisse un tracé large comme un terrain de football derrière lui. Il ensevelit et nivelle tout sur son passage, de quoi retourner les sangs pourtant plus sages de nos quatre compères du gang de la clé à molette. Pour les aider, ils auront cette fois-ci des atouts dont ils ne disposaient pas au départ, quinze ans plus tôt : une déesse nordique au corps de rêve et au coeur pur, un centaure quasi centenaire énigmatique à la monture aussi décolorée par le soleil que son chapeau, et toute une masse de militants que leur exemple a réveillés. Un beau combat en perspective.

Une suite à cette oeuvre puissante qu'est Le Gang de la clé à molette a de quoi surprendre, tant le premier opus se suffisait à lui-même. Mais le militant convaincu qu'était Edward Abbey ne pouvait pas rester sans réagir face à la dévastation exponentielle à laquelle ses "fellow Americans" s'adonnent sauvagement. Dont acte, il a pondu ce deuxième ouvrage à force de colère, d'indignation et d'esprit revanchard. Avis à toutes les patates de canapé qui s'avachissent mollement la bière et le donut à la main : des démons sont tapis dans l'ombre, prêts à prendre les armes pour défendre les tortues terrestres et les arroyos desséchés ! Ce roman est tout aussi dense que le premier, rehaussé d'un humour corrosif, et a bien d'autres qualités encore. L'auteur ne fait preuve par exemple d'aucune complaisance envers ses personnages. Quinze ans plus tard, le temps les a un peu usés, patinés pourrait-on dire. Bonnie et doc se fondent dans une vie de famille confortable mais imparfaite. Seldom rêve un peu plus, un peu trop, sa désinvolture à l'égard du beau sexe est un peu plus gênante qu'autrefois. Quant à George, il est un peu plus en marge, un peu plus en rage encore, il a cessé d'être borderline pour mettre un pied dans la folie. Ce qui l'attache encore au monde des hommes tient à peu de choses : le corps de Bonnie, la Coors lite, un vieil original qui semble ne jamais descendre de son cheval. Il ne faut pas moins que cet ermite guerrier pour tenter d'éveiller la conscience des plus grands pollueurs de la planète. L'intervention du personnage de la Suédoise amoureuse est savoureuse et ajoute une touche d'incongruité bienvenue dans un récit par ailleurs entièrement tourné vers l'activisme écologique et ses pièges avant même l'annihilation du géant mécanique sus-cité.

Ce que j'ai trouvé pertinent dans cette suite, c'est cette question sous-jacente de l'auteur : quand on a été si pur, si convaincu, mais qu'à un moment on a baissé les bras, qu'est-ce qui vous fait remonter en selle pour défendre vos vieux idéaux ? La réponse tient entièrement sur la personnalité de Hayduke. La folie maniaque semble donc être incontournable pour le regretté Edward Abbey afin de lutter presque à armes égales avec les profiteurs industriels de tout poil. Au final il reste quand même un espoir de freiner la machine pour ce penseur misanthrope bienveillant qu'était l'auteur. Un roman foisonnant et un peu mélancolique qu'il nous a laissé en guise de testament. Bienvenue chez les saboteurs les plus convaincus et forcenés du continent nord-américain qui reprennent du service quand toute la palabre a échoué.

Marion Godefroid-Richert

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