Le Gang de la clé à molette

Edward ABBEY

Gallmeister, 2013
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos



Bonnie Abbzug, Seldom Seen Smith, George Hayduke, Doc Sarvis : ces quatre zigotos étaient faits pour ne rencontrer personne. Seulement, voilà, ils se sont trouvés. Entre la jeune juive intellectuelle, le Jack-mormon polygame, le rescapé du Vietnam et le médecin publicito-réfractaire, ça fait des étincelles dès que le destin farceur les réunit, à l'aube de ces sixties fructueuses nord-américaines. Trop productives en fait, car promoteurs, industriels et politiques se liguent pour s'attaquer à un trésor naturel millénaire : le désert du Colorado et ses canyons. Les réserves minières de ce sanctuaire sont trop alléchantes et les humains trop peu scrupuleux et avides. Les quatre compères s'associent donc pour défendre une nature bien peu armée pour contrer bulldozers, terrasseurs et ingénieurs-géomètres. A coups de dynamite, de sirop de glucose et de pince coupante, les engins de chantier dont ils croisent la route se font saboter (ainsi d'ailleurs que les lignes de chemin de fer, clôtures, panneaux publicitaires, etc.) Ils vont jusqu'à tâter du rêve ultime : faire sauter le barrage de la Colorado River... Mais les forces de l'ordre en présence ne sont pas en reste et une vaste partie de cache-cache s'organise entre le gang, la police et un prétendant au trône de sénateur, le prédicateur Love (il fallait oser !), qui préside toute une troupe vaguement milicienne de propriétaires terriens. Du sport en perspective.

Gallmeister, l'éditeur au goût si sûr, enrichit sa collection de nature-writing avec ce fleuron de la littérature alternative, un chef-d'oeuvre extrêmement célèbre outre-Atlantique publié sur le tard chez nous. Il nous en avait déjà régalé en 2006, mais cette réédition-ci est enrichie d'une nouvelle traduction et d'illustrations de Robert Crumb, autre ovni de la BD underground qui était fait pour le rencontrer. Cet incroyable roman a jeté en son temps les bases de ce que les Américains nomment aujourd'hui "l'éco-terrorisme" et qui les fait bondir plus sûrement que les morts accidentelles par arme à feu. Il est vrai que les motivations de l'action des quatre olibrius sont très passionnées et pas vraiment philanthropiques. Les amoureux de la nature sauvage se retrouveront dans les descriptions lyriques de l'auteur et dans l'indignation qui l'anime devant le saccage perpétré par les promoteurs de tout poil. Du burlesque, un style nerveux et enlevé, de la péripétie attendue mais savoureuse, des relations complexes et des personnages originaux, et un "vibrant plaidoyer pour la nature sauvage" (sic), voilà le programme de ce roman qui mérite son statut d'incontournable. A lire, l'excellente critique de Maxence Grugier sur cette oeuvre (sur le site de Première). Je dois dire pour surenchérir sur ses appréciations que j'ai trouvé de belles correspondances avec la prose de Jim Harrison, un certain humour caustique en plus. En ce qui concerne l'apport des illustrations de Robert Crumb, on en aime ou pas le style, mais il s'agit plus de la rencontre de deux univers que d'une véritable collaboration. Le résultat est plaisant, et ajoute un petit plus à cette belle édition de ce monument de l'activisme des amoureux de la nature. Vous l'aurez compris, c'est selon moi une petite merveille à avoir impérativement dans sa bibliothèque.

Marion Godefroid-Richert

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