Le Braconnier du lac perdu

Peter MAY

Rouergue, 2012
Traduit de l'anglais (Ecosse) par Jean-René Dastugue



Il a trouvé du boulot. Ce n'était pas gagné, avec son passé, ses qualifications étroites, le manque de perspectives de l'île et son chômage rampant. Embauché comme chef de sécurité dans le domaine de pêche le plus important de Lewis pour lutter contre le braconnage actif qui s'y exerce, Fin Macleod va retrouver l'autre ami intangible de son adolescence que la vie avait éloigné de lui, à savoir John Angus Macaskill, que tout le monde a toujours appelé Whistler. Ce dernier est resté un mystère pour Fin : son intelligence supérieure, sa culture, son talent de flûtiste, tout cela semblait autant d'atouts à l'époque pour que Whistler prenne son essor et achète un aller simple hors de leur terre perdue des plus septentrionales. Mais à la place d'un destin prometteur, le colosse a choisi de rester sur Lewis, y vivant d'expédients divers et finissant au bout de tant d'années par perdre femme et enfant lors d'un divorce difficile. Il ne lui reste plus que le braconnage pour subsister, sa hargne et son cerveau exceptionnels pour tenter de conquérir la garde de sa fille adolescente. Fin, à qui il a sauvé la vie, tente de lui apporter son soutien. Mais voilà qu'une fois de plus le démon hasard va s'interposer : la mère de toutes les tempêtes se déchaîne au cours d'une nuit de folie et dégage une épave d'avion, avec à son bord le cadavre d'un homme assassiné. L'occasion pour Fin de démêler un nouvel écheveau du passé et d'affronter le fantôme d'un autre amour de jeunesse, Mairead à la voix d'ange et au coeur de glace. Fin va-t-il arriver à sauver John Angus de lui-même et finalement à faire la paix avec sa jeunesse ?

Suite et fin de la trilogie de l'Ecossais Peter May consacrée à son inspecteur perdu. Dans ce final grandiose, l'auteur illustre finement la capacité qu'a eue son héros à ne faire que de mauvais choix, aux conséquences désastreuses pour lui et pour son entourage. Son incroyable aptitude aux amours malheureuses, et à faire défaut à ses amis les plus chers, forcé par le destin à les trahir même si c'est malgré lui. Mais tout cela en gardant son esprit chevaleresque et sa fidélité. Un anti-héros attachant, décrit avec humanité et sans complaisance, en particulier dans ses rapports avec les femmes qui ont traversé sa vie. Dans ce troisième opus, il se prend quelques remarques vivifiantes de justesse, même si elles sont cruelles. La femme de son ami pasteur lui renvoie à la figure sa lâcheté vis-à-vis de son ex-épouse quant il la morigène pour son abandon du navire en déroute, lors du procès intenté à Donald par les autorités religieuses pour avoir tué le gangster qui menaçait la vie de ses fille et petite-fille. Remise en place salutaire qui permet à Fin Macleod de terminer cet ouvrage en faisant un vrai bilan de sa vie passée, seul garant d'une authentique chance de changer le cours des choses et de reprendre en main son destin. L'intrigue policière passe du coup un peu au second plan, et l'auteur ne s'embarrasse pas de souci de fluidité narrative ni de vraisemblance même quand il commence par nous "promettre" une enquête sur le braconnage industriel et qu'il finit par une pirouette pour expliquer la mort de Robbie, le jeune fils de l'inspecteur, tout en passant par l'identification un peu brouillonne du cadavre de l'avion. Qu'importe. On n'avait pas vu plus belle plongée ? qui plus est talentueusement relatée ? dans un microcosme méconnu depuis des lustres. Il faut se plonger dans cette île démoniaque, "une prison qui est aussi un royaume" (dixit Roger Martin, critique de l'Huma) pour comprendre la fascination qu'elle exerce sur ses habitants et ses touristes (ici littéraires). Et il n'est que de peu d'intérêt de s'étonner qu'autant de cadavres soient liés au héros et à sa vie sur l'île, tant le sujet de cette trilogie n'est pas les enquêtes de Fin mais bien la mise en chantier d'un homme par lui-même. A l'instar de la blackhouse de ses parents, qu'il revoit enfin au bout de plusieurs dizaines d'années dans le premier tome, dont il entreprend la rénovation dans le second, et qu'il finit de débarrasser, coquille vide avec un toit opérationnel et des murs debout dans le troisième, mais qu'il ne peut toujours pas habiter, Fin Macleod semble n'être sur Lewis que pour pouvoir mieux se reconstruire. Le voir se battre contre lui-même est un spectacle rare, et il fallait bien un Ecossais pour rendre ce combat aussi rugueux que déchirant, attirant comme un malt des Orcades après la pluie. Vous l'aurez deviné, malgré mes petites critiques ça et là je ne peux que vous recommander la trilogie de Lewis, une vraie réussite.

Marion Godefroid-Richert

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