Un jambon calibre 45

Carlos SALEM

Actes Sud, 2013
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Claude Bleton



La vie d'un Argentin en exil - même volontaire - en Espagne peut être assez éloignée d'une sinécure. Prenons Nicolas Sotanovski. Cela fait quelques années qu'il bourlingue dans Madrid entre différents écrits journalistiques et d'irrésistibles femmes qui s'offrent au détour du chemin. Et bien au moment où il se fait éjecter par l'une d'entre elles de sa vie et de son appartement, le sort semble lui sourire en lui offrant un logis dont la propriétaire absente ne voit aucun inconvénient à le prêter même à des inconnus. On pourrait croire que le destin est clément, mais il est aussi farceur. Pas le temps de poser son baluchon qu'on le somme de retrouver la demoiselle serviable et certaine somme d'argent par elle détenue. Commence alors une course foutraque dans la capitale accompagné d'un ancien boxeur mastard au coeur tendre, une jeune avocate audacieuse et langoureuse, une amie un peu fêlée mais toujours à l'écoute, et un commanditaire violent et glacé. Nicolas va tomber dans une béchamel infernale dont il ne se dépêtrera pas avec ses pirouettes habituelles. Ah ! et n'oublions pas le chat de gouttière borgne et philosophe. Ses conseils précieux pourraient bien sauver la mise au gaucho un peu gauche, chéri de ces dames.

Carlos Salem mêle plaisamment un style nonchalant et sensuel à un humour un peu cynique qui fait tout le charme de son écriture. Les péripéties de son héros se suivent avec intérêt. Sur une trame classique (oui, je sais, je le dis souvent) mais ça devient difficile de faire original, l'auteur arrive à renouveler savamment ce vieux principe de dindon de la farce, d'enquêteur malgré lui. De la noirceur, de l'érotisme, du sentiment, tout ça sur un air de tango. Les digressions peuvent parfois perdre un peu le lecteur attaché à la résolution du mystère mais dès que l'on a côtoyé un peu l'énergumène auteur de ces pages, on sait vite que l'intrigue est un prétexte et qu'on trouve son content plus chez des personnages joliment troussés. Quête identitaire autant qu'amoureuse pour bon nombre d'entre eux, le salut vient de l'acceptation de la servitude volontaire, plutôt que de la jouissance d'une hypothétique liberté. Un récit à teneur introspective qui pourra un peu lasser sur la fin, car quittant la tonalité humoristique et gouailleuse pour une voix plus étriquée et plus morose. Tant que l'auteur reste dans le plaisir d'écrire on reste cependant attaché à son trio principal de protagonistes et on en suit volontiers les pérégrinations. Pas le meilleur livre de Carlos Salem pour commencer si on ne le connaît pas encore, par contre.

Marion Godefroid-Richert

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