La beauté à domicile

Jean-Claude DENIS

Dupuis, 2004



Coup de foudre à la terrasse d'un café : lorsqu'il aperçoit Angéla, esthéticienne à domicile longeant la devanture du bar où il est en train de prendre un café, Jeff, un beau mec plutôt cool, chauffeur de taxi au black et musicien à ses heures, récemment séparé d'Alice, en tombe tout de suite éperdument amoureux, et, comme magnétisé par cette apparition, lui emboîte aussitôt le pas jusqu'à sa voiture. Le lendemain, la rencontre se fait à la terrasse du café. Une histoire d'amour tendre et harmonieuse qui, somme toute, s'engage bien. Et, pendant quelques mois, tout se passe effectivement au mieux entre les deux tourtereaux, jusqu'au jour où Jeff ne peut éviter d'écraser un chat qui, voulant traverser la rue, s'est littéralement jeté sous ses roues. Tandis qu'il s'arrête et recherche le cadavre de l'animal en compagnie de son maître, restée dans la voiture, Angela, qui doit se rendre chez l'une de ses clientes, s'impatiente de plus en plus, s'irrite au point de devenir agressive. Jeff ne la reconnaît plus. Ce n'est pas là la jeune femme adorable, tendre, douce, sincère, envoûtante, charmeuse qu'il aime. Petit à petit, le jeune homme découvre de nouvelles facettes jusqu'alors inconnues de la personnalité d'Angela dont l'humeur versatile change semble-t-il sans raison apparente : elle peut se montrer acariâtre, méchante, caractérielle, dure, sèche, détestable, abjecte, sournoise, lunatique. Pourquoi Angela change-t-elle ainsi ? L'aime-t-elle encore ou plus du tout ? Perdu, exaspéré, complètement désemparé, Jeff se confie à Philippe, un des clients de son taxi...

Triste et intimiste, plutôt surprenante, une histoire d'amour qui exalte au quotidien les charmes et les vicissitudes de la vie de couple. Le récit est scindé en deux parties bien distinctes. La narration progresse suivant un rythme lent, baignée dans une ambiance douce, dans une atmosphère paisible et pour le moins feutrée qui au cours de la seconde partie devient lourde voire franchement oppressante. La construction de l'album apparaît habile et maîtrisée : tout commence doucement, un peu à la manière d'une petite bluette sans surprises, Jeff et Angela vivent le bonheur d'une idylle parfaite jusqu'à ce que le comportement d'Angela commence à changer et qu'entre en scène la voix off, en fait celle de Philippe, le troisième acteur de l'histoire. Alors, rien ne va plus, le vernis saute, les rapports se tendent, tout se déglingue, et les personnages, bien que conservant toujours une bonne part de mystère, apparaissent abruptement dans toute leur complexité, leurs doutes, leurs tourments et leurs contradictions. Psychologiquement riches et fouillés, torturés à souhait, les acteurs sont intéressants. Mais si la première partie est brillamment mise en scène, la seconde pêche par manque de cohérence et de subtilité. Trop de questions hélas restent en suspens et la fin peu convaincante déçoit quelque peu. Côté graphisme, rien à redire. Du grand art : une superbe ligne claire, caractéristique du style propre à Jean-Claude Denis. Le dessin réaliste, sobre, élégant, efficace et très lisible, statique en raison du trait d'encrage épais qui cerne les contours, est très expressif et magnifiquement mis en couleur dans des teintes douces et harmonieuses.

Un "one shot" pour le moins intrigant et qui se lit néanmoins agréablement.

MGRB

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