Un Homme est mort

Étienne DAVODEAU, KRIS

Futuropolis, 2006



L'action se déroule à Brest, pendant la reconstruction de la ville après les bombardements alliés de la seconde guerre mondiale. Les ouvriers sont parqués dans des baraquements sordides et insalubres. Leurs familles ont de la peine à manger à leur faim. Diverses actions syndicales s'organisent et un jeune cinéaste est appelé à la rescousse pour appuyer de son témoignage les revendications prolétariennes : René Vautier. Alors qu'il commence son documentaire sur le mouvement de grève qui s'est amorcé avec en tout et pour tout une caméra super-huit et sa volonté, une confrontation entre des ouvriers manifestants et les forces de l'ordre laisse un homme sur le carreau, Edouard Mazé, mort pour avoir réclamé du pain et du respect.

René Vautier et une poignée d'ouvriers vont alors monter en quelques heures un petit film avec les images glanées dans la rue, sur les chantiers et les docks. En l'absence de son, on récite sur les images le poème " Un homme est mort " de Paul Eluard. En quelques jours des milliers de gens vont voir ces images de leur combat de fin de la terre, projetées à la sauvage sur un drap ou un mur blanc à partir d'un camion, jusqu'à ce que mâchées, avalées et digérées elles deviennent l'histoire d'un peuple souterrain qui éclate à la lumière.

Quel travail ! Et quelle passion ! Il fallait bien toute l'énergie de Kris pour rassembler autant d'éléments, comme les petits cailloux blancs de petits Poucet bretons passés sous silence et toute l'humanité de Davodeau pour rendre l'épopée ouvrière brestoise et lui donner sa dimension universelle ; lui faire quitter son côté loco-local et réinscrire l'histoire dans l'Histoire. La deuxième partie de l'album, consacrée aux archives et à quelques menus propos des auteurs et du cinéaste est d'ailleurs passionnante car peu connue (en tout cas de moi-même ! ) et remarquablement documentée. A lire l'émouvante histoire de ce combat vieux d'un demi-siècle qui reste pourtant d'une troublante actualité, on se prend à imaginer la conviction qui portait les brestois de l'époque et le jeune cinéaste engagé, leurs espoirs et leurs déceptions. Certaines des cases du dessinateur recèlent une poignante émotion, qui ne doit pourtant être qu'un pâle reflet de ce qu'elle fut dans la réalité pour les différents protagonistes. Les funérailles d' Edouard Mazé par exemple, peintes dans des ton sépias et qui sont traversées d'uniques fulgurances écarlates : les drapeaux rouges tenus par quelques uns de ses camarades. Une belle histoire vraiment, et qui bien que composée d'esquisses de portraits de ces hommes et femmes à qui nous devons notre chère cité qui " s'ouvre comme une paume au souffle de la mer ", nous en parle comme d'amis chers disparus aujourd'hui, mais toujours présents en filigrane.

Marion Godefroid-Richert

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