Tijuana Straits

Kem NUNN

10x18, 2012
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nathalie Zimmermann



La frontière entre le Mexique et la Californie porte un nom : Tijuana Straits. C'est là, entre Tijuana et San Diego, que vient se jeter dans l'océan la Tijuana River. Son estuaire fut un trésor de vie sauvage jusque dans les années 60. Depuis, l'avènement de la surconsommation a fait fleurir les maquiladoras du côté coloré de la frontière, ces énormes usines où femmes et hommes sont surexploités à fabriquer d'improbables gadgets soi-disant indispensables à nos vies modernes : micro-ondes, volants de voitures de sport, statuettes représentant Mickey, le Dalaï-Lama ou un chien se soulageant sur la statue de la liberté. La pollution incontrôlée a ruiné les eaux du fleuve aussi bien que ses environs immédiats, dans l'impunité totale des responsables qui vivent de l'autre côté de la frontière dans des villas ultra-chics éloignées autant que possible du poison qu'ils dispersent allègrement.

Dans ce contexte consternant autant sur le plan humain qu'écologique, trois destinées se croisent. Sam "la mouette" Fahey, qui fut un surfeur génial et a accumulé mauvais karma et mauvais choix jusqu'à s'échouer dans la ferme vermicole de son père, qu'il avait pourtant juré de ne jamais revoir. Puis il y a la magnifique Magdalena Rivera, de vingt ans sa cadette, des espoirs encore et de la combativité à revendre depuis la mort de sa mère quand elle était enfant, et que déjà corruption et inconséquence des pouvoirs publics ruinaient des vies simples et innocentes. La jeune Mexicaine s'est lancée dans une croisade démesurée : mettre devant leurs responsabilités tous ces ultra-riches et ces ultra-corrompus qui mettent en pièces tout un peuple et tout un pays. Et enfin Armando Santoya, un naco, comme on dit là-bas. Jamais eu l'ombre d'une chance de se sortir de la misère. Avec un seul rêve en tête, devenir boxeur, ce qui n'arrivera jamais. A la place, il deviendra un chien perdu sans collier, un instrument d'effroi payé à la petite semaine pour du sale travail. Ces trois marginaux vont se mêler dans une étrange cérémonie funèbre autour du désespoir, dans une poursuite macabre où vérité et rédemption sont hors de portée. Où le passé colle trop aux semelles pour permettre l'envol vers des cieux plus cléments. Bienvenue dans un cimetière transfrontalier qui ne déparerait pas chez Dante.

Ce livre a été élu meilleur polar étranger par le magazine Lire en 2011. En fait, il n'y a pas grand-chose d'un polar dans ce récit. C'est plutôt un très grand roman noir. De ces trajectoires tragiques émerge une harmonie crépusculaire, une ode à l'humanité résiliente dans les pires circonstances. Le personnage de Sam Fahey est exceptionnellement touchant, celui d'Armando navrant mais tellement plausible. L'auteur nous les rend proches sans essayer de jouer sur la corde compassionnelle, un exercice de style subtil magnifiquement réussi. Le pilonnage social et mondialisé organisé par l'ultra-libéralisme est ici révélé dans toute sa splendeur. On navigue dans cette vallée inconnue tout en prenant des repères parlants, même à des milliers de kilomètres de l'Amérique centrale. Cette histoire d'excentrés sociaux pourrait-elle être transposable en Bretagne ? Peut-être nous suffira-t-il de vingt ans supplémentaires et on changera le nom de Magdalena Rivera en Lou-Ann Le Gall... Enfin, pour faire court, un roman magnifique, désespérant sans être déprimant. Du grand art.

Marion Godefroid-Richert

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