Noyade en eau douce

Ross MACDONALD

Gallmeister, 2012
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos



Lew Archer est détective privé. Son quotidien ? Le flagrant délit d'adultère. La moitié de Los Angeles a dû défiler dans son bureau afin de confondre une épouse volage ou un mari infidèle. Mais voilà, Maude Slocum lui propose de l'inédit. Une lettre anonyme la dénonce auprès de son mari, il faut que Lew retrouve le corbeau. Profitant d'un cocktail dans la résidence de sa cliente, dans une banlieue chic des environs, il enquête discrètement dans le cercle des intimes du couple. Mais l'affaire prend vilaine tournure quand on retrouve la belle-mère de Maude noyée dans la piscine. Ce décès arrive à point nommé dans une famille aux liens très lâches : la vieille dame était assise sur une petite fortune et en trop bonne santé pour que quiconque puisse espérer en profiter avant longtemps. Les suspects ne manquent pas et sont fuyants comme des anguilles. Archer va avoir fort à faire pour comprendre le fin mot de l'histoire.

Pour cette réédition d'un original de 1950, Gallmeister s'est fendu d'une toute nouvelle traduction. Dans cette version le rendu de l'univers langagier de l'auteur est bien mieux respecté, avec beaucoup d'images et de métaphores assez croquantes. Nous avons là un très bel exemple de ce que l'on dénomme aujourd'hui le polar "hard-boiled", soit comprenant un héros "dur-à-cuire" qui navigue dans des eaux troubles, bien souvent des milieux urbains déliquescents soit physiquement soit moralement. Je vous renvoie pour plus d'exhaustivité à l'article du site cafe.edu, suffisamment clair et bien rédigé pour que je ne le pille point sans le citer. Pour cette noyade, la nouvelle traduction sert très bien le style de l'auteur et on se surprend à dérouler au fil du récit un film noir et blanc plaisant où le privé Lew Archer serait joué par Humphrey Bogart avec aisance, et où Vivien Leigh (je sais, petit décalage temporel) camperait une Maude Slocum très convaincante. L'intrigue a été maintes fois reprise depuis les années 50 pour être passée dans les classiques, mais il convient de la resituer dans l'époque de sa parution. On comprend à distance pourquoi les auteurs de noir avaient une réputation d'odieuse dépravation et étaient poursuivis par des relents de soufre ! Une oeuvre soignée qui méritait qu'on lui restitue son lustre avec une traduction au cordeau. Belle ouvrage que celle du translateur et de l'éditeur, une fois encore. Que peut-on dire de plus ? On apprécie que le privé ne soit pas un tombeur, ait quelques principes moraux inébranlables qui ne le font pas verser dans la caricature. On aime que les femmes du livre ne soient pas condamnées par l'auteur malgré leurs turpitudes, et que les homos de l'histoire ne soient pas considérés par leur créateur comme des dégénérés complets. Ca donne envie de voir par la suite comment Ross MacDonald a traité les autres protagonistes de ses romans. On attend la suite, donc. A réserver tout de même aux lecteurs qui n'attendent pas de l'action et du suspense version moderne : la tension dramatique soignée a d'autres codes que ceux des écrivains de best-sellers d'aujourd'hui.

Marion Godefroid-Richert

partager sur facebook :