Little Bird

Craig JOHNSON

Gallmeister, 2011
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides



Melissa Little Bird n'a pas vraiment eu de chance, vu de l'extérieur. Née d'un couple très alcoolique au moment de sa conception et de la grossesse de sa mère, elle souffre d'un léger retard mental en sus de discrètes marques physiques dysmorphiques. Un moindre mal au vu des dégâts qu'aurait pu causer le douloureusement célèbre cocktail I-90 des réserves indiennes, désinfectant et alcool à 90°. Mais bon, sa confiance incroyable et ingénue envers ses semblables lui a tendu un piège et à seize ans elle en a payé le prix fort. Quatre adolescents l'ont entraînée dans une cave et violée de manière multiple et "inventive". Le procès a laissé bien des rancoeurs des deux côtés de la communauté, cheyenne et blanche, du comté d'Absaroka. Walt Longmire n'est donc pas surpris outre mesure ni même peiné que l'aîné et plus détestable des garçons soit retrouvé mort dans une ravine un petit matin d'automne. Accident ? Ou bien quelqu'un a décidé que Cody Pritchard avait bénéficié de trop de clémence de la part de la justice du Wyoming ? L'enquête amènera le shérif à se hasarder dans le blizzard des passions humaines et en plein dans son pendant climatique, à l'aveuglette contre une vendetta rageuse d'origine inconnue.

Voici donc enfin le premier tome des aventures de ce merveilleux personnage qu'on aimerait tant compter parmi ses connaissances de chair. Craig Johnson créait là un ami/amant/père/frère de papier parfait. Un fin connaisseur des passions humaines. Jugez plutôt :

"Je me suis toujours posé des questions sur les hommes qui passent leur temps à étudier les poissons dans un monde où l'on connaît à peine ses semblables. Il me paraît à la fois injustifié et complètement ignorant de croire qu'un homme peut penser comme un poisson. Et puis, il y a l'immense arnaque de la mouche artificielle. La subtilité, la fourberie et la tromperie sournoise créées et instillées dans le but d'attirer un poisson prudent et indécis vers sa mort. Les pêcheurs sont aussi mauvais que des toxicomanes vivant dans le monde trouble de l'intrigue aquatique."

Impressionnant, hein ? Nous connaissons tous des pêcheurs compulsifs, fourbes individus prêts à tout pour capturer quelque truite ou cernier innocent, sous le prétexte fallacieux de détente allongée et rêverie alanguie au bord de l'eau. Alors que personne n'est dupe ! C'est bien de pulsion mortifère et d'affût poissonicide qu'il s'agit. Il fallait bien Craig Johnson pour cerner d'un trait aussi précis le plus dangereux des prédateurs humains, j'ai nommé le chercheur d'Ifremer. Démasqué, enfin !

Trêve de (private) joke, ce qui est plaisant dans ce premier tome, c'est le paysage planté autour du géant taciturne étoilé. On fait connaissance officiellement avec la première partie de la vie du shérif, son deuil difficile, sa fraternité avec Henry l'Ours debout, ses adjoints et administrés. Son statut de Blanc au coeur rouge, une place unique chez les Cheyennes du Wyoming. La part mystique que l'auteur réserve à son personnage fait beaucoup pour sa séduction de héros touchant, perméable à la voix des ancêtres et sages de la tribu. La scène dans le blizzard, que je ne dévoilerai pas plus, est un modèle du genre. On irait bien risquer les engelures et l'amputation auriculaire pour faire un bout de route avec Walt Longmire. Pour vous, lecteurs avertis, il restera au moment où je rédige cette chronique pas moins de cinq autres volumes de ses aventures pour se repaître de grands espaces frisquets et de pow-wow spirituels. Jetez-vous à l'eau, vous ne le regretterez pas.

Marion Godefroid-Richert

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