Shanghai connexion

Romain SLOCOMBE

Fayard, 2012



"Le talent de l'auteur tient en haleine un lecteur sonné." (François Busnel, L'Express)

Londres, fin janvier 2003. Gilbert Woodbrooke se sent totalement heureux, et cela depuis maintenant plus d'un an. Une situation pour lui "tout à fait exceptionnelle". Un, il mène "une vie sexuelle épanouie" auprès de sa girlfriend américaine, Una (cf Sexy New York). Deux, il bénéficie d'une chambre confortable et gratuite dans un agréable appartement de Hampstead Heath. Appartement loué à bas prix au Council local par Julius B. Hacker, son ancien galeriste, qui sous-loue en toute illégalité quelques chambres de ce même appartement à des étudiantes... de préférence. Gilbert Woodbrooke, en échange d'un très modeste salaire payé au noir, comme il se doit, gère cette sous-location durant les absences fréquentes de son ami Julius...

Mais cette existence tranquille et paisible va bientôt prendre fin. Gilbert Woodbrooke, contraint de quitter rapidement le pays de Sa Très Gracieuse Majesté (je ne vous en donnerai pas la raison...), est bien content d'accepter la proposition de Julius B. Hacker : être membre d'un festival international du cinéma trash qui doit se dérouler en France, à Lyon plus précisément...

Ces quelques lignes constituent un résumé ? très incomplet ? des premières pages de Shanghai connexion, le septième roman de Romain Slocombe consacré à Gilbert Woodbrooke, le photographe fétichiste malchanceux, sorte d'alter ego burlesque et tragique de l'auteur. Il utilise son anti-héros pour nous replonger, avec lui, dans des "événements douloureux" et trop souvent méconnus de l'Histoire... Tout comme Gilbert Woodbrooke, le lecteur va revivre ? à travers trois personnages principalement (à vous de découvrir qui sont ces trois personnages et la façon, fort habile, dont l'auteur a réussi à les intégrer à son roman) ? trois de ces "événements douloureux" : les débuts de la Shoah en Pologne, les nazis et le ghetto juif de... Shanghai, la Résistance à Lyon et la déportation des Résistantes à Ravensbrück.

Les mésaventures de Gilbert Woodbrooke servent de "fil rouge" à ce récit monumental et permettent au lecteur de souffler quelque peu entre les chapitres relevant du passé historique. Shanghai connexion n'est pas sans rappeler l'excellent Monsieur Le Commandant dont la critique a vanté les mérites. Comment expliquer ces romans de plus en plus sombres de Romain Slocombe ? Tout d'abord, l'auteur dit avoir toujours pris le Noir qui "englobe des secteurs essentiels de la littérature" très au sérieux. Ensuite, on sent qu'"il a des choses à dire... et qu'il tient à les dire !" Il tient à témoigner ! Il ne veut pas oublier ! Enfin, son grand-père, George Slocombe, n'était-il pas un journaliste et historien de talent ? (cf The Tumult and the Shouting, The Memoirs of George Slocombe, etc) Ceci explique sans doute cela.

C'est d'ailleurs ce grand-père touche à tout de talent, comme son petit-fils, qui a inspiré Shanghai connexion. Un grand-père qui, soit dit en passant, a rencontré et interviewé Anatole France, Mussolini, Primo de Rivera, Gandhi, Hitler... Excusez du peu !
Par le biais de la fiction romanesque, Romain Slocombe brosse "le portrait d'un occident 'stérilisé' par la guerre, les génocides et le choc des idéologies totalitaires" et laisse le lecteur "pétrifié d'horreur". Il lui ménage néanmoins quelques plages moins sombres, où drôlerie et humour grinçant lui permettent de reprendre quelque peu son souffle avant de retomber dans l'horreur difficilement soutenable de cette période troublée du XXe siècle.

Shanghai connexion est ? déjà dit ? un récit monumental, minutieusement documenté, émouvant, éprouvant, horrible parfois, terrifiant, fascinant. Un roman témoignage, un roman de la mémoire. C'est également un roman drôle et quelque peu underground. Un hommage au cinéma expressionniste allemand et même à la littérature fantastique... Bref, ce troisième et dernier tome de L'Océan de la stérilité est une oeuvre très riche, très originale et toujours passionnante.

Du très grand Romain Slocombe ! Une fois de plus !

Roque Le Gall

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