Incident à Twenty-Mile

TREVANIAN

Gallmeister, 2011
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos



"Il ne se passe absolument rien à Twenty-Mile. Et là, je te parle des jours où y se passe quelque chose." (p. 27)

Wyoming, 1898. Lieder, le détenu le plus dangereux de la prison d'Etat de Laramie, tue son gardien et entraîne dans sa fuite deux autres "grains de lune", appellation donnée aux fous criminels...

Twenty-Mile, petite bourgade surgie du jour au lendemain en bordure d'une voie de chemin de fer reliant la ville de Destiny à une mine d'argent située dans les montagnes et baptisée le Filon Surprise, se meurt un peu plus chaque jour. Les quinze derniers résidents n'occupent guère plus de cinq maisons. La bourgade ne s'anime plus que le samedi soir : le train qui descend la production hebdomadaire d'argent du Filon Surprise à Destiny y effectue un bref arrêt pour y libérer une soixantaine de mineurs, pour leur cuite de fin de semaine. Il les reprend le dimanche matin pour les ramener à la mine.

Un beau jour arrive un jeune homme, Matthew, qui porte sur une épaule un gros sac et sur l'autre un énorme fusil. Il va vite réussir à s'insinuer dans la petite communauté, séduite par sa gentillesse et son ardeur au travail...

Quelques semaines passent, sans histoire... C'est alors qu'apparaissent les trois "grains de lune" évadés. Ils ont tracé un sillon de violence à travers tout l'Etat et ont décidé de s'emparer de Twenty-Mile pour y attendre le prochain convoi en provenance de la mine d'argent. Ils sont prêts à tout, quitte "à faire du foutu putain de vilain en ville." Et si quelqu'un cherche à leur faire obstacle, Lieder prévient : "Ca sera l'Armageddon à brides abattues !"...

"Twenty-Mile est une communauté de finis et de jamais commencés. De ratés, d'incasables. Tous." (p. 101)

"Incident à Twenty-Mile" est le dernier roman de Trevanian (un des pseudonymes utilisés par l'auteur, de son vrai nom Rodney Whitaker), écrivain protéiforme, inclassable, mystérieux, qui a probablement disparu en 2005. Ce roman est un western, l'unique western écrit par Trevanian, mais il ne s'agit pas d'un western conventionnel. L'auteur revisite les archétypes du genre. Il en joue à sa manière, subtilement. Il les dynamite.

L'intrigue peut se diviser en deux parties. La première partie, les cent cinquante premières pages, où "il ne se passe pas grand chose" : l'installation de Matthew à Twenty-Mile. Matthew, le (Ringo) Kid séducteur et mystérieux, porteur d'un lourd secret, trop lourd peut-être. Pas totalement sympathique, tant il a envie de plaire. C'est sans doute Delanny, le patron de l'Hôtel des Voyageurs ("pas vraiment un hôtel, juste un bordel avec un bar") qui a le mieux percé à jour le jeune homme : "Tu es un arnaqueur né... T'es un vrai caméléon, petit."

"Il ne se passe pas grand chose" mais le lecteur est forcément sous le charme : beauté du style, dialogues brillants, personnages fouillés, complexes. Il attend, il se demande où Trevanian, un maître de la narration, va l'entraîner. Il ne sera pas déçu. La deuxième partie, plus longue, est un huis-clos étouffant, à la limite du soutenable. Huis-clos orchestré par Lieder, un méchant vraiment méchant ! Un psychopathe, fou furieux, qui se déchaîne sur Twenty-Mile, tel un fléau biblique... Durant ce huis-clos, les véritables caractères de chaque habitant vont être révélés sous la cruauté, le sadisme, les manipulations de Lieder.

Quant au(x) dénouement(s) imaginé(s) par l'auteur, "un formidable raconteur d'histoire" (Clémentine Thiebault. Alibi n°5), ne comptez pas sur moi pour vous le(s) révéler !...

Incident à Twenty-Mile est un western magnifique, très cinématographique. Un western noir, crépusculaire, iconoclaste. Une oeuvre tout à la fois brillante et nostalgique. "Une version pleine de suspense et ironique du mythe classique du western." C'est également un roman sur le pouvoir, sur la soumission. Mais pour conclure, laissons plutôt la parole à l'auteur : il a voulu écrire "un roman qui serait fermement ancré dans les conventions du western, mais qui traiterait de questions plus vastes et plus contemporaines : la fin d'un siècle, la fin d'une époque, la fin d'un rêve qui définissait, mais aussi limitait les hommes américains... Un dernier western..." (p. 325)

La narration à son sommet ! Un très grand livre !

(N'oublions pas Jacques Mailhos, le traducteur.)

Roque Le Gall

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