Une enquête philosophique

Philip KERR

Masque, 2011
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Claude Demanuelli



Londres, en 2013. La vie de la ville s'est "un peu" dégradée depuis 1992 (date de la rédaction du récit). Les SDF dorment à même le trottoir comme avant mais si un bus les écrase lors d'un somme dans le caniveau, personne ne s'en émeut. Plus de misère, plus d'inégalités, plus d'individualisme. Les flics sont toujours mal payés mais ils ont aussi la hargne chevillée au corps qui leur permet de courir après les multiples (ou meurtriers en série, comme on les appelait au départ). Des études neurophysiologiques ont mis au jour une malformation cérébrale exclusivement masculine qui prédispose ses porteurs à la violence et au crime. On les dénomme NVM-négatifs et on les répertorie dans un fichier, le Lombroso, sous des noms de code tirés de la littérature. On leur propose de plus traitement et soutien psychothérapeutique. Quand un acte de violence rentré dans l'ordinateur central de la police européenne concerne un NVM-négatif, c'est signalé par la base de données. Ca pourrait sembler très efficace, mais en fait, comme tous les systèmes, il est contournable et un beau jour l'un des concernés, le surnommé Wittgenstein, se met à éliminer flegmatiquement mais avec détermination ses semblables. Il semble insaisissable, et le ministre finit par lancer sur ses traces la détective Jake Jacowicz, super-futée, super-déterminée, super-misandre. La spécialiste du gynocide s'engage alors dans une redoutable joute avec le multiple-philosophe. Intellectuelle, philosophique, métaphysique, leur lutte sera brillante et fatale.


Voilà un roman policier ambitieux comme on en voit peu. Pour les néophytes de la culture philosophique comme pour les ignorants du polar, un peu aride mais passionnant. Aucun des personnages n'est attachant. La détective est assez répulsive avec sa haine des hommes chevillée si profond qu'aucun ne trouve grâce à ses yeux. Le meurtrier quant à lui est trop retors pour être complètement séduisant et ses raisonnements autour du solipsisme (!) de son illustre prédécesseur trop alambiqués pour convaincre. Le vertige provient plutôt, au bout de vingt ans, de la justesse de la vision anticipatrice de l'auteur. Il exagère à peine quand il décrit les reporters cathodiques qui, au-delà de minuit, ont le droit de se comporter en direct de manière ignoble (je ne dirai pas bestiale tant il est vrai qu'aucun autre animal de notre vieille planète n'est capable de se comporter comme l'être humain), la trash-TV est là pour nous montrer des exemples pires d'horreurs réalisées au nom de l'audimat. De même j'ai trouvé intéressant le concept de coma punitif inventé pour pallier les dépenses engendrées par le système carcéral. On est dans la logique jusqu'au-boutiste de peines inventées non pas pour corriger, amender, réinsérer mais bel et bien uniquement pour punir. On se demande même comment un grand inquisiteur étatique ne s'est pas encore précipité auprès de son chef pour lui souffler l'idée. Ah, mais oui ! Que je suis bête, ça ne lit pas un zélé garde des sceaux pénétré de la haute mission de la répression de la délinquance. Alors du polar philosophique encore moins... Pour les autres qui se contentent d'aiguiser leur esprit critique ou bien même juste veulent passer un bon moment sans se vautrer dans les poubelles de l'inconscient collectif, je recommande la lecture de cet ouvrage. On y découvre plein de choses concernant la philosophie et, même quand on n'y connaît rien, on capte l'essentiel du message. Du grand art, de la vulgarisation au sens noble du terme.

Marion Godefroid-Richert

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