L'abîme

John CROWLEY

Seuil, 2006
Traduit de l'anglais (Etats-Unis). Première publication dans la langue originale en 1975
Première publication en français chez Payot SF en 1999



Un monde comme une réplique sérieuse du disque-monde de Terry Pratchett : un disque plat posé sur un pilier de diamant immense reposant sur l'abîme. Ce monde est habité : le peuple, les protecteurs du peuple divisés en deux factions (les rouges et les noirs), les défenseurs du peuple (les justes qui livrent une guerre secrète et sans merci aux protecteurs), les gris (les érudits) et enfin les dames-de-la-mort qui n'appartiennent à personne. Un jour, un visiteur arrive à bord d'un oeoeuf. Etre étrange qui prétend qu'il a été fabriqué, qu'il a une tâche à accomplir sur ce monde plat, mais dont il ne peut se souvenir. La voie du visiteur vers sa quête le plonge au milieu de querelles séculaires qui se réveillent au moment de son arrivée. Les différentes factions s'affrontent : rouges contre noirs pour le pouvoir, justes contre protecteurs pour mettre à bas le système féodal de répartition des terres, gris en arbitres du changement afin que la guerre fasse le moins de dommages possible.

De tous les personnages qui s'affrontent autour du visiteur, un homme émerge : Mainrouge le protecteur. Ce vieil homme d'arme qui n'aspire qu'au retour au foyer cède cependant à son sens du devoir et à sa dévotion envers sa famille, et protège par dessus tout son honneur et sa dignité. Tout autour de lui se mêlent en un ballet mortel les trajectoires de Nod la juste, qui se tient en embuscade avec son pistolet, Caredd la jeune épouse, amoureuse de la pierre grise et humide de sa sombre demeure, Sennrouge le nouveau roi, amoureux quant à lui de Harrah le jeune, son compagnon d'enfance du clan noir. Qui sortira vainqueur de leurs luttes fratricides ?

" L'abîme est un étrange et merveilleux roman de fantasy ", nous dit Orson Scott Card. Il a ô combien raison. On se perd le long des méandres de la narration dans un monde sauvage où la passion est reine sur toute l'échelle des températures, glacée ou brûlante selon les individus. La quête onirique du visiteur androïde, la vertu droite et cassante de Mainrouge sont des fanaux qui éclairent les destins de leurs divers compagnons et les parent de reflets fascinants. Le récit suit une progression en spirale du moyeu, le centre du monde, vers sa périphérie, le bord, " là où vivent les monstres " comme on voyait marqué sur les planisphères de jadis, du temps où les hommes croyaient que la Terre était plate. On se laisse emporter par un souffle narratif qui oscille entre l'épique et le cauchemardesque. Du grand art pour un récit relativement court. Alors, à quand une suite ?

Marion Godefroid-Richert

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