Nager sans se mouiller

Carlos SALEM

Actes Sud, 2011
coll. Babel noir



"C'est facile d'être un tueur à gages. Ce qui est difficile c'est d'être père."

Juan Pérez Pérez, bientôt la quarantaine, divorcé, est cadre supérieur dans une multinationale. Un cadre timide et discret. Comme Leticia, son ex-épouse, a décidé de passer ses vacances d'été avec son nouveau compagnon, Juan (que tout le monde appelle familièrement Juanito) se voit confier ses deux enfants, Leti et Antonito, qu'il voit peu, pour tout un mois. Leti et Antonito ont opté pour des vacances en camping. Au dernier moment, Juanito se voit contraint de changer de destination. Il devra se rendre dans un autre camping, un camping de nudistes, sur la côte sud de l'Espagne. Il devra y remplir un contrat de dernière minute. En effet, Juanito n'est pas seulement le cadre gentillet que tout le monde connaît ou croit connaître. Juanito est également Numéro Trois, un redoutable tueur à gages employé par un cartel appelé l'Entreprise. Son contrat ? Surveiller une future victime dans ce camping. Une cible !... Pour tout renseignement, il se voit communiquer le numéro d'immatriculation d'une voiture... Il n'a pas besoin de noter le numéro. Il le connaît par coeur. Il a payé cette voiture. C'est la voiture de Leticia !...

C'est ainsi que débute le deuxième roman de Carlos Salem, "le pirate," très différent mais tout aussi passionnant que son premier, Aller simple. Les rencontres surprenantes et incongrues de notre tueur à gages dans ce camping naturiste ne vont pas manquer de l'intriguer... tout comme le lecteur. Tout d'abord, Leticia, l'ex-épouse qui n'éprouve plus que mépris pour le garçon timide et banal qui avait pourtant su la séduire. Son compagnon du moment, le juge Gaspar Beltran, juge incorruptible, magistrat sans peur et sans reproche. Tony, un riche inventeur. Tony, qui était autrefois plus qu'un ami. C'était son frère. Tony, l'ami d'enfance à qui Juanito "a volé un oeil et une jambe..." Tony, qui vient d'acheter la voiture de Leticia (tiens ! tiens !) pour Sofia, la glaciale Sofia, sa fiancée. Yolanda, animatrice du camping, une mystérieuse jeune fille qui va pousser Juanito à "affronter les dangers de l'amour," ce qui n'est pas pour déplaire à Leti. Et puis, il y a l'arrivée de Numéro Treize, tueur rival, lui aussi au service de l'Entreprise. Quelle peut bien être la cible de Numéro Treize, tueur sadique au demeurant ? Leticia ? Le juge Beltran ? Juanito lui-même ? En tout cas, ce dernier est de plus en plus persuadé être la véritable cible...

Citons également l'inspecteur Arregui, un policier intellectuel, un policier atypique qui a plusieurs fois croisé la route de Juanito. Citons encore Andres Camilleri, professeur retraité et romancier (clin d'oeil...), personnage des plus attachants. Citons enfin "l'omniprésent" Numéro Trois, l'ex-Numéro Trois, le vieux Numéro Trois, "le meilleur tueur qui ait jamais existé". Omniprésent mais "absent du camping" et pour cause : il a naguère été tué par... Juanito. C'est lui qui avait recruté ce dernier et lui avait appris le métier. C'est lui aussi qui lui répétait sans cesse : "Toi, ton problème c'est que tu veux nager sans te mouiller..."

Juanito, face au danger, sera amené à méditer cette phrase de son mentor et à dresser le bilan de sa vie ou plutôt de ses deux vies parallèles, "sachant que les deux ne sont que mensonge." Il devra enfin faire des choix, "se mouiller." Il sera aidé dans sa démarche par l'énigmatique Camilleri : "Quand on a passé sa vie à lire, on finit pas croire que la vie est un livre, qu'on peut revenir en arrière si l'on perd le fil de l'histoire. Mais ce n'est pas comme ça. La vie, notre propre vie, on ne peut la lire qu'une fois, tout en avançant. Et connaissez-vous quelque chose de plus difficile que de lire en marchant ?"

Tout le monde l'aura compris. Il est fortement conseillé de "plonger" sans restriction dans ce roman bien construit, bourré de références, inventif, déjanté, délirant, rocambolesque, burlesque, loufoque, mais également émouvant et poétique. Nager sans se mouiller est un excellent polar, écrit par un auteur qui dit être "un peu fêlé" et qui a fait le pari d'écrire des "histoires tristes qui font rire les lecteurs..." Pari réussi !

Roque Le Gall

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