Monsieur le Commandant

Romain SLOCOMBE

Nil, 2011
Coll. Les Affranchis



Cher Romain,

La dernière phrase de ma chronique à propos de Sexy New York était, je cite : "Sexy New York est un superbe roman (le meilleur ?) d'un très grand écrivain qui n'a sans doute pas fini de nous surprendre." Je ne croyais pas si bien dire. La lecture de Monsieur le Commandant, fin août, m'a plus que surpris. Un véritable choc ! En prenant quelques notes sur ton dernier ouvrage, je n'ai cessé de me poser la question : Monsieur le Commandant n'est-il pas encore "meilleur" que Sexy New York ? Très différent, en tout cas...

Mais pas le temps de rédiger une chronique. Départ de Brest pour quelques semaines : visite de la France profonde, puis deux semaines à Londres, une ville que tu connais bien. Retour à Brest, lecture rapide, en diagonale de la presse et là je tombe sur un article d'Ouest-France, daté du vendredi 16 septembre. Goncourt des lycéens : c'est parti ! Quinze romans à lire en deux mois ! C'est le challenge qui attend trente et un élèves de seconde du Lycée de l'Iroise. Et parmi ces quinze romans, Monsieur le Commandant ! Je tenais là le début de ma chronique...

"Goncourable", le photographe, le cinéaste, le peintre, l'illustrateur, le traducteur, l'écrivain singulier et original ! En concurrence avec les poulains des grandes maisons d'édition que tu ne ménages pas dans ce dernier ouvrage, une fiction qui emprunte le genre épistolaire. Monsieur le Commandant se présente en effet sous la forme d'une longue lettre rédigée en septembre 1942. "Une confession pénible", une lettre de délation adressée à Herr Sturmbannführer (Monsieur le Commandant), en charge de la Kreiskommandantur d'Andigny (Eure). Son auteur ? "Paul-Jean Husson, académicien, officier de la Légion d'honneur, croix du combattant 1914-1918, médaille militaire, mutilé de guerre..." Grand poète, écrivain reconnu, catholique fervent, Paul-Jean Husson semble la parfaite incarnation de l'homme d'honneur. Mais l'on découvre vite que cet homme "vertueux" est un incurable macho, un homme à femmes, un fasciste ultra-pétainiste. Pire encore ! Il est farouchement pro-nazi et violemment antisémite : "les Juifs constituent dans chaque pays un danger national et social"... (p. 61) Victime de chantage et surtout coupable d'inceste ? sa belle-fille Ilse, juive dont il est amoureux fou depuis de nombreuses années se retrouve enceinte de lui ?, Paul-Jean Husson ne trouve qu'une seule solution à son problème. "La solution définitive" ! Remettre le sort de sa belle-fille entre les mains du Commandant.

C'est un portrait passionnant que tu nous présentes là. Le portrait d'un vieux salopard qui essaie de sauver la face. Un être ignoble qui nous révulse et nous captive à la fois. Un monstre ? Pas vraiment. Un homme dans une situation pathétique, en proie à ses contradictions, tout simplement... C'est également le portrait d'une époque troublée où les salauds s'en donnaient à coeur joie et où les lettres de dénonciation ? anonymes de préférence ? étaient devenues un sport national.

J'ai beaucoup aimé ce roman (?), cette lettre. Une lettre passionnante (je me répète), très dérangeante, très noire, terrible, magistrale. Quant à l'écriture... superbe ! Je ne te dirai pas que tu es un auteur talentueux car je ne voudrais pas te mettre dans l'embarras.

Bien amicalement.

Brest, le 3 octobre 2011

P.S. :1) Il est évident que, "côté documentation", tu n'as certainement pas dû chômer.
2) Tu as bien détourné le principe fondé sur la Lettre au père, de Kafka. Les Editions NiL ne vont pas s'en plaindre.
3) Tu es décidément pour le mélange des genres : intervention de Man Ray, etc.
4) Il est à noter que ton oeuvre la plus noire est éditée en littérature blanche.
5) Tu nous donneras sans doute bientôt des nouvelles de Gilbert Woodbrooke. Je n'ai pas eu le plaisir de le croiser à Londres. Par contre, j'ai rencontré Kimiyo, Japonais de Tokyo, courtois et sympathique, venu pour un congrès. Nous avons parlé de toi.
6) Si tu obtiens le Goncourt, MGRB monte à Paris !

Roque Le Gall

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