Mojo

RODOLPHE, Georges VAN LINTHOUT

Vents d'Ouest, 2011



A la mort de son ami Charley, Slim Whitemoon décide de prendre sa vie en main et de se faire un nom dans le blues. Comme tant d'autres avant lui, il prend le train en marche, direction Chicago. Sur la route de la gloire, il rencontrera de grandes figures de la "musique du diable" et il mènera sa barque aussi bien que pouvait le faire un Noir de condition modeste dans l'Amérique des années trente à soixante.

Archétype du bluesman traditionnel, Slim Whitemoon rappelle, par son destin extraordinaire, celui d'un Son House qui, tombé dans l'oubli, connut de nouveau l'éclat des projecteurs à la faveur du "blues boom" des années soixante. Tout est bien vu dans cet album. L'ambiance des champs de coton, des juke joints, des trains de drifters, du chicago de la "belle époque" est parfaitement restituée. La petite histoire côtoie la grande, avec ses anecdotes que les amateurs de blues ne se lassent pas d'entendre : le pacte de Robert Johnson avec le diable, la mort tragique de Blind Lemon Jefferson sous la neige, l'usurpation d'identité de Rice Miller, la redécouverte des papys de l'American Folk Blues Festival, sorte de Buena Vista Social Club avant l'heure... Et pourtant, ce folklore ne cache pas la misère, la haine et le racisme d'où est né le blues.

Manifestement, les deux auteurs connaissent bien leur sujet, et savent partager leur passion sans aucun didactisme. Il y a l'art et la manière, en effet, de rendre accessible à tous ce qui, de l'extérieur, pourrait paraître assez ennuyeux. Ici, c'est très bien fait. Les paroles des chansons, traduites, sont bien amenées, ce qui n'avait rien d'évident. Même le double sens du terme "mojo" est parfaitement expliqué, avec précision et humour, sans que ce soit rébarbatif, bien au contraire.

On prend plaisir à voir apparaître, sous le crayon de Georges Van Linthout, des visages bien connus des aficionados. Mention spéciale à Blind Lemon, qui prend vie par magie, alors qu'il n'existe de lui qu'une malheureuse photo. Le défi était de taille, et il est relevé avec brio ! Quant au scénario de Rodolphe, il est parfaitement construit et livre une histoire captivante, empreinte d'humanisme et d'optimisme, qui donne le sourire malgré la dureté du propos. "Non, le blues n'est pas déprimant : c'est une musique faite pour se débarrasser de sa dépression." (Bob Brozman)

Louis Hervé

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