L'Homme inquiet

Henning MANKELL

Seuil, 2010
La dernière enquête de Wallander



"Tout commence là, pensa-t-il. Tout commence par l'homme inquiet. Il ne pouvait pas en être autrement." (p. 317)

"Quelque chose ne tourne plus rond au royaume de Suède..."

L'année de ses cinquante-cinq ans, l'inspecteur Kurt Wallander a réalisé - à sa propre surprise - un rêve qu'il portait en lui depuis une quinzaine d'années, depuis son divorce, en fait : il s'est installé à la campagne. Il y a acheté une maison au nom spectaculaire : Svart Hödjon, "La Hauteur noire". Il s'est également acheté un chiot, un labrador noir, Jussi. "Reste une question. Qu'est-ce que je fais, maintenant ?"

Quatre années passent. Sa fille Linda, qui vit à présent avec un financier aristocrate et prospère, Hans Von Enke, donne naissance à une petite Klara. Wallander qui "ne sait toujours pas où il va" est submergé par l'émotion... Quelques mois plus tard, le père de Hans, Hakan Von Enke, ancien officier de marine, disparaît "purement et simplement de son domicile". Cette étrange disparation sera bientôt suivie de celle de Louise, son épouse... Or l'officier de marine avait récemment évoqué avec Wallander un épisode mystérieux de la guerre froide, une affaire de sous-marins dans les eaux territoriales suédoises. Il semblait préoccupé, inquiet.
Wallander va alors s'investir dans une enquête officieuse. Il va bientôt suspecter que derrière ces deux disparations inexpliquées et inexplicables se cache probablement une affaire d'espionnage de la plus haute importante...
Poursuivi et hanté par son propre passé, Wallander mènera des recherches longues, complexes et périlleuses. Il devra surtout affronter un ennemi intraitable et implacable : lui-même !

Les chiens de Riga n'aboieront plus. La lionne blanche ne rugira plus... Par contre, les meurtriers sans visage poursuivront leur sale besogne. En effet, Kurt Wallander, l'homme inquiet, l'homme qui souriait rarement s'en est allé rejoindre la cinquième femme et les morts de la Saint-Jean, au-delà de la muraille invisible...

"Kurt Wallander est couché dans son lit et il pense à la mort..." (p. 286)

L'Homme inquiet constitue la neuvième enquête de l'inspecteur Wallander, personnage qu'Henning Mankell a créé il y a une vingtaine d'années. Fin de parcours, fin de partie, c'est également la dernière. Cette ultime enquête en eaux troubles, riche en rebondissements, fait plonger le lecteur dans le passé plus qu'ambigu de la Suède. Mais là n'est pas l'essentiel de ce pavé qui se lit d'une seule traite. En fait, l'auteur mène de front deux intrigues. L'enquête policière, complexe et tordue à souhait. Et surtout, l'enquête que mène Wallander sur lui-même. Un homme qui s'enfonce peu à peu dans le pire cauchemar, la maladie d'Alzheimer. Un homme de plus en plus en proie au doute et à l'angoisse et qui essaie de dresser le bilan critique de sa vie. Un bilan qui est loin d'être satisfaisant. L'inspecteur bougon, grincheux, impatient, irritable, taciturne, désabusé, fragile, mélancolique, dépressif, tourmenté, brisé, rongé par l'angoisse, bon flic et gros travailleur, a sacrifié sa vie personnelle au détriment de sa vie professionnelle. Piètre excuse ! Il est trop tard à présent et il ne peut que constater le désastre. Cet anti-héros, bourré de défauts mais tellement attachant et tellement humain, n'est pas l'alter ego de Mankell, comme on l'a souvent prétendu. Ce serait même presque le contraire. Mankell, qui stigmatise le manque d'engagement et l'ignorance (défaut insupportable à ses yeux) de son inspecteur avec lequel il reconnaît avoir trois points communs, "le même âge, l'amour de l'opéra italien, une attitude calviniste face au travail", a déclaré : "Je n'ai pas une affection débordante pour mon héros... Si ce personnage existait réellement, je ne crois pas que nous aurions été amis..."

A travers Wallander, c'est également de lui-même que nous parle l'auteur. Tout comme Wallander, il est l'homme inquiet... Les inquiétudes de Wallander sont les siennes... Je cite de mémoire : "Je n'ai pas peur de mourir. Mais peur de perdre la tête. J'ai voulu faire coïncider ce qui arrive à Wallander à mes propres angoisses..." (La Grande Librairie, jeudi 17 mars 2011, interview de François Busnel)

Ce roman testament, ce roman confession est, à mon sens, le meilleur du cycle Wallander. Roman âpre, sans concession, sur la disparition, sur la peur. La peur de la vieillesse, le peur de la mort. Réflexion sur le temps qui passe, sur la fragilité de la condition humaine... Oeuvre sombre et lente d'un écrivain engagé, profondément humaniste, qui croit aux idées des Lumières et qui ne cesse d'exprimer les contradictions de la société. Un roman superbe ! Du très grand art ! Exit Wallander ! On le regrettera ! Mankell, fort heureusement, continuera à "raconter des histoires," comme il dit, "pour rendre le monde plus compréhensible, d'une certaine manière..."

Roque Le Gall

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