Voyage aux îles de la Désolation

Emmanuel LEPAGE

Futuropolis, 2011



Au départ, un coup de fil en février 2010 qui va bouleverser la vie de Manu, Emmanuel Lepage, dessinateur : "il y a une place qui s'est libérée sur le bateau qui part ravitailler les TAAF, les Terres australes françaises. Tu as quinze minutes pour te décider !" Un coup de fil qui va embarquer Manu dans un voyage vers les îles de la Désolation : Crozet, Amsterdam, Saint-Paul, Kerguelen...

Sur cette BD, on m'avait dit : "tu vas voir, tu vas kiffer les dessins, mais l'histoire est un peu longue". Ben j'ai kiffé les dessins mais aussi l'histoire !

Côté dessin d'abord, c'est le plus facile. Les crayonnés de Manu sont exécutés avec talent. Les paysages bien sûr, mais probable que ceux qu'a traversés le dessinateur y étaient pour quelque chose. Regardez d'un côté l'aurore boréale des pages 136-137 ou l'arrivée aux îles Kerguelen (p. 106-107). Mais aussi les regards ou les figures des participants à cette aventure : celui de François Lepage, photographe (p. 81), de Jeremy, l'éthologue (p. 63), les yeux bleus et perçants d'Aubin le chasseur (p. 119) ou encore les ambiances comme l'arrivée à Port-aux-Français vue de la passerelle où règne un silence total et où le commandant a revêtu son uniforme pour l'occasion (p. 110). Pas de doute, il y a de l'humain là dedans, finement capté par les crayons de Manu.

Venons en au scénar. On n'est pas là en possession d'une BD classique avec une vraie histoire, mais plutôt d'un documentaire BD. Et je n'ai pas trouvé le temps long à la lecture de cet album qui compte pourtant 158 pages. Le regard du reporter-dessinateur sur les TAAF est très intéressant : Crozet et sa petite communauté dans laquelle on a banni les cultures de légumes afin de ne pas modifier l'écosystème ou les Kerguelen et son paysage lunaire, chaque île est différente qui cache ses secrets comme la mouche des Kerguelen qui a perdu ses ailes, seul le vent la transporte, mais qui en a profité pour s'ajouter une couche de graisse autour du corps : putain, Darwin, t'avais raison ! Le reportage est interrompu par des retours en arrière sur l'histoire de la présence humaine sur ces îles du bout du monde : Crozet où six personnes restèrent un hiver de la fin du XIXe mais y trouvèrent la mort à cause du scorbut, ou encore l'histoire d'Yves Joseph de Kerguelen, découvreur mais aussi affabulateur, racontant, de retour en France, des légendes sur la richesse de ces territoires.

J'ai aimé la chaleur humaine qui se forge au fil des rencontres. Passer plusieurs mois sur une île déserte, ça créé quelques liens tout de même. J'en garde la réflexion d'un de ces isolés des TAAF qui répond, quand on lui demande s'il est dur de passer l'hiver sur les îles : "Non, c'est de revenir qui est difficile."

Une vraie réussite donc, pour moi, tant pour les dessins que pour l'histoire humaine.

Marc Suquet

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