Franco est mort jeudi

Maurice GOUIRAN

Jigal, 2010



Manu, c'est le gars un peu paumé, sans boulot et qui n'en cherche pas trop, qui vit de petites combines dans Marseille. Mais il reçoit une lettre de sa cousine qu'il ne connaissait pas, Paola, qui lui révèle l'existence d'un charnier dans lequel serait probablement enterré son grand père, un républicain espagnol.

Un polar, peut être ? Le livre de Maurice Gouiran ne convainc pas par une enquête haletante ou un suspense mortel. L'intérêt est bien ailleurs : c'est surtout à une plongée dans les souvenirs d'anciens de la guerre d'Espagne que nous convie Maurice Gouiran. Et il connaît le sujet, le bougre !

Le livre revient sur de nombreux détails de la guerre d'Espagne comme les dissensions dans le camp des Républicains : les Brigades internationales sont bien loin de constituer un tout homogène. Orwell dans son Hommage à la Catalogne décrit les affrontements au mois de mai 1937 entre le PCE, le POUM et les anarchistes. Des dissensions qui amènent les dirigeants du Parti Communiste d'Espagne à considérer anarchistes et trotskystes comme de véritables ennemis, à une époque où les purges staliniennes sont d'une redoutable efficacité. Mais aussi les premiers bombardements aériens de l'histoire lâchés par les stukas allemands sur des populations civiles.

Le livre de Gouiran est également l'occasion d'évoquer le souffle épique de la guerre d'Espagne, soutenu par les créations d'Hemingway, de Neruda, d'Orwell, de Bernanos, de Picasso et de Malraux, mais aussi de Machado ou encore de Garcia Lorca. Le livre cite ainsi quelques vers, dont ceux d'Aragon :

"Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d'Espagne
Que le ciel pour lui se fit lourd
Il s'assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours."

Franco est mort jeudi décrit des événements comme la Retirada (retraite) et les camps installés dans le sud-ouest de la France, comme celui d'Argelès dans lequel cent mille réfugiés épuisés et affamés ne trouvent que sable, froid et barbelés ! "Nous avons été trahis une deuxième fois", soulignent les réfugiés. Une trahison en partie expliquée par la nomination de Pétain comme ambassadeur auprès de Franco.

Le livre de Gouiran est fort heureusement traversé de notes plus légères comme son amour des femmes méditerranéennes : "Elles ont un port altier, de la vigueur dans l'allure, le rire franc, la colère saine, le regard souvent empreint de tragédie. Elles laissent la mièvrerie, le minaudage et la préciosité à d'autres". L'auteur célèbre aussi le pastis : "on réclamait à grand renfort d'adjectifs colorés des anis, des jaunes, des flys, des pataclets, des pastagas, des Ricard, des 51, des Casa, des Janot, mais rarement des pastis car ce dernier terme n'était employé que par des touristes et les Parigots incapables de saisir les nuances subtiles entre les marques".

Bref, voilà un livre qu'il ne faudra pas lire comme un classique polar mais bien plutôt comme un travail animé d'un souffle sur une cruelle période de l'histoire. On en sort remué et c'est tant mieux. Mais on ne pourra s'empêcher d'entendre quelque part Léo chanter son Espoir.

Marc Suquet

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