Le Dragon Griaule

Lucius SHEPARD

J'ai Lu, 2013
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Daniel Brèque



Un monde terrestre proche du nôtre avec ses populations, ses territoires définis, ses nations. Mais, et c'est un gros mais, il comporte aussi des dragons. Etranges, terrifiants, dont nul ne sait vraiment d'où ils viennent si ce n'est d'un autre monde. Ils ne cessent jamais de grandir, sont immortels ou réputés tels. Le plus grand d'entre tous, Griaule, est venu s'abattre dans la vallée des Carbonales et s'y est assoupi il y a des millénaires. Un sorcier est venu, se livrant à un duel qui s'est conclu sur un match nul. Depuis, Griaule s'est pétrifié de telle manière que tertres, arbres et faune locale ont pris possession de sa carcasse. Les dépouilles des deux combattants reposent l'une contre l'autre, perdues dans un sommeil magique qui ne permet pas leur décès. Dans son assoupissement, l'âme du géant s'infiltre dans le moindre interstice, mental ou physique existant dans la vallée et modèle à son idée actes, croyances et activités de ses habitants. Dans un plan vaste comme l'univers, les hommes s'agitent et se démènent afin de permettre à Griaule d'accomplir son grand oeuvre...

L'auteur a choisi d'esquisser son récit en plusieurs tableaux, soit en six nouvelles plus ou moins longues, indépendantes les unes des autres même si elles sont connectées entre elles du fait de leur thématique. Certaines sont fantastiques, d'autres plus spirituelles, d'autres encore flirtent avec le polar. L'écrivain se fait plaisir en jonglant avec les codes pour édifier avec des ruptures de ton, de chronologie et de style une histoire un peu épique, un peu ambitieuse et assez réussie. Chacune des nouvelles se concentre sur un personnage en particulier, qui chacun à un moment de son existence entre en contact avec l'esprit du dragon. Toujours de manière assez mystique, l'esprit du (de la) pauvre hère ne pouvant percevoir toute l'ampleur de l'entité avec laquelle il ou elle entre en contact mais juste en subodorer l'immensité. L'ensemble de ces nouvelles se tient plutôt bien et donne une espèce de roman assez réussi et plaisant à lire. Quand on se penche sur l'écriture de la chose, on apprend que l'auteur a rédigé ces récits sur plusieurs années en les publiant séparément. C'est en 2011 que pour la première fois ils ont été réunis en un seul ouvrage, et c'est fin 2013 que les éditions J'ai lu nous en ont livré la première version poche. Une belle oeuvre, originale et soignée, qui mérite le coup d'oeil.

Marion Godefroid-Richert


Sur une terre vaste et luxuriante, Griaule, un dragon millénaire long de deux kilomètres, fait régner la terreur sur la vallée des Carbonales. Ou plutôt faisait. Car le géant cracheur de feu fut pétrifié par un puissant mage, qui mit ainsi fin à son règne de destruction. Depuis, la créature reste inerte et fait aujourd'hui partie du paysage. Devenu montagne monstrueuse, créature de verdure, Griaule le Grand est immobile à jamais. Seulement voilà. Un dragon immobile n'est pas un dragon mort. Il est toujours conscient et son aura maléfique exerce une influence funeste sur l'esprit des habitants de la vallée. Une ambiance délétère règne dans les villages moroses, exacerbant les pulsions de violence et de vice. L'auteur raconte le parcours de six personnages sans rapport entre eux, chacun subissant d'une manière ou d'une autre l'influence néfaste du dragon. A la fois élément central et secondaire, Griaule s'insinue dans les replis de l'esprit, jusqu'à brouiller la frontière entre la volonté des personnages et la sienne, assumant un statut de quasi-divinité.

Explorant en profondeur les thèmes complexes et universels de la foi, du libre arbitre et du destin, Lucius Shepard semble vouloir faire passer un message théologique vaguement anticlérical. Les six nouvelles, publiées séparément sur plusieurs années, sont inégales dans leur longueur comme dans leur qualité. Le concept est en revanche parfaitement maîtrisé : sans être simultanées, les histoires font partie de la même ligne temporelle sur laquelle plane l'ombre de Griaule. Omnipotent et omniprésent, ce dernier est le fil rouge qui assure la cohérence de la narration.

Alain

partager sur facebook :