Animaux solitaires

Bruce HOLBERT

Gallmeister, 2013
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias



« Comté de l'Okanogan, État de Washington, 1932. Russel Strawl, ancien officier de police, reprend du service pour participer à la traque d'un tueur laissant dans son sillage des cadavres d'Indiens minutieusement mutilés. Ses recherches l'entraînent au coeur des plus sauvages vallées de l'Ouest, là où les hommes qui n'ont pas de sang sur les mains sont rares et où le progrès n'a pas encore eu raison de la barbarie. De vieilles connaissances croisent sa route, sinistres échos d'une vie qu'il avait laissée derrière lui, tandis que se révèlent petit à petit les noirs mystères qui entourent le passé du policier et de sa famille. »

Petite paresse de ma part ? Peut-être, mais surtout pour une fois ce résumé me semble être exactement celui que j'aurai livré si je ne l'avais pas eu à ma disposition sur la quatrième de couverture. Concis, exact et tout ça. Rien à ajouter ni à retrancher. Enfin, aux petits curieux qui en auraient profité pour aller faire un tour sur la page de l'excellent éditeur Gallmeister, il n'aura pas échappé que par contre je ne cite pas la fin avec laquelle, il faut bien le dire, je suis moins d'accord. Et pourquoi ? Eh bien me voici sur le point de vous l'expliquer.

Ce livre est un brûlot ; rarement j'aurai été ainsi happée par un récit, un personnage, un style. La comparaison avec Mac Carthy ne me convient pas mais c'est parce que je vois plus une certaine parenté lointaine avec Ake Edwardson, le romancier suédois dont j'ai déjà dit à maintes reprises tout le bien que je pensais sur le présent site. Dans le mélange des genres, j'ajouterai que se retrouve saupoudré l'art de la barbarie distillé par Sergio Leone dans Il était une fois dans l'Ouest par exemple, du western lyrique et animal, sans tendresse ni moelleux. Pour un premier essai, j'avoue que je suis baba. Le personnage de shérif de Strawl est un incroyable exemple d'anti-héros. A aucun moment au fil des pages l'auteur ne permet la moindre identification, la moindre once de sympathie du lecteur envers sa créature. Il ne le condamne pourtant pas à l'opprobre, c'est un personnage d'un autre temps. Le premier chapitre du livre lui permet une exposition elliptique des origines de ce très probable parangon de féroce représentant de la loi... quand l'occasion se présente. Russel Strawl évolue le temps de vingt-cinq pages d'une jeunesse ingénue et brutale à une maturité solitaire et carnassière. Le moment de sa vie qui fait la matière du récit se situe sur la pente qui l'entraîne lentement vers la vieillesse. Entre ces deux périodes, jeunesse et retraite, la perte des illusions, surtout sur lui-même. Voilà un homme qui a réussi à survivre pendant plus de trente ans à la pointe de ses armes à feu et de ses coups, en laissant affleurer à la surface de sa conscience l'animalité primitive du prédateur que reste l'être humain. Il a appris à vivre avec lui-même, en composant avec sa nature qui nous paraît monstrueuse vue de notre lorgnette de patate de canapé du vingt et unième siècle, mais qui a été le garant de son intégrité corporelle autant que morale et qui lui a même permis de faire régner une sorte de justice dans des contrées où le concept même de la loi et de l'ordre semblait aussi éloigné que les deux pôles terrestres. En plus de ce personnage principal captivant, l'auteur se permet une belle galerie de portraits, avec une présentation teintée d'un humour extrêmement cynique qui enrobe le récit d'un glacis acide. Il a un langage très imagé, filant les métaphores de manière aboutie. Quelques exemples, dans la bouche du shérif surtout :

« Si une maison brûle, je pense que "Au feu !" pourrait être utile, mais pas tout à fait autant qu'un seau d'eau. »

« Aventure. Un mot qui peut remplir les deux canons d'un même fusil. »

Sans oublier ce bijou de discussion entre Strawl et sa fille Dot :

« Père, un bout de terrain ne remplace pas l'amour.
- Il n'en a jamais été question. (...) Il est pourvu d'un acte de propriété, il a un prix et on peut le mesurer. C'est tout ce que j'avais à donner. De la terre.
- J'échangerais bien un peu de toi contre un peu moins de cette terre.
- Non, tu échangerais bien un peu plus de quelqu'un d'autre qui serait à ma place contre un peu moins de moi. (...) Je ne te le reproche pas. (...) Je m'échangerais bien moi-même si je pensais trouver preneur. On pourrait peut-être m'échanger contre une vieille jument poulinière. (...)
- Pour ça, il faudrait sans doute qu'elle n'ait que trois pattes.
- On gagnerait quand même une jambe de plus, non ? »

Voilà qui donne un bel aperçu de la teneur de la philosophie de l'intéressant personnage principal.

Dans ce que j'ai également apprécié, il y a l'aventure dans laquelle je me suis laissée entraîner. Dans cette poursuite d'un monstre par un autre monstre, entre lesquels la différence est ténue, je ne suis pas arrivée à voir où l'auteur me guidait pendant au moins deux bons tiers du récit. Par exemple, tous les personnages pourraient schématiquement de loin sembler en mode survie mais ce n'est pas le cas. Ils sont à l'écart d'une certaine proportion de la communauté humaine mais se regroupent dans les « faubourgs » de cette communauté, spatialement et moralement. Ils vivent dans un système de valeurs étranger et étrange où le meurtre est une option de régulation de conflit, mais pas l'assassinat. Une éthique qui semble floue vue de l'extérieur, où le moteur de la justice est peu identifiable et se dégage plus de l'action collective que de celle de l'individu. Page 248, j'ai retrouvé une formule qui me semble être un excellent reflet du livre :

« Les histoire de Billy le Kid et de Buffalo Bill (...) peu de fait véridiques et encore moins de qualités littéraires. (...) ce n'étaient pas des mythes, seulement des événements dont on prétendait qu'ils s'étaient produits et auxquels on avait ajouté après coup une signification et une morale. Quant à la vie de Strawl et des hommes de son espèce, elle serait retracée à l'aide de non-dits et de non-faits. »

Il faut accepter de s'égarer dans ces méandres sombres pour s'adapter à la sauvagerie de ces pages. Un voyage savamment organisé dans des abîmes de noirceur, qui ne livre un « qui » qu'à la fin, et un « pourquoi » assez fumeux page 296 (le livre en compte 325), ce dont on peut aisément conclure que ce n'est pas là que réside son intérêt. Soyez avertis, ce roman est un chef-d'oeuvre, mais il peut donner le tournis, la rage, la nausée et l'éblouissement tout à la fois.

Marion Godefroid-Richert

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