Crimes glacés

Guillaume LEBEAU, Anne MARTINETTI

Marabout, 2013



Dans la série "Surfons sur le succès commercial", l'éditeur Marabout nous livre une synthèse intéressante entre ces deux genres porteurs et rentables que sont les recueils de recettes de cuisine et les polars venus du froid. Bonne surprise, puisque l'exercice consistant à marier la gastronomie et la littérature policière, quoique devenu classique, est réussi. Citons pour mémoire un des plus grands, Manuel Vasquez Montalban, qui a publié deux recueils dont un sur Carvalho. On trouvera aussi Donna Leon et les merveilleux antipasti que grignote son commissaire Brunetti à longueur de pages, et aussi une somme savoureuse intitulée A table avec la mafia pour sa part davantage inspirée par le cinéma. Ces quelques ouvrages n'ayant pas de volonté exhaustive mais méritant chacun un petit coup d'oeil si vous maniez avec le même plaisir spatules en bois et couteau d'office que dextre à tourner les feuillets.

Crimes glacés donc, a été co-écrit et réalisé par un auteur dont je n'avais pas eu l'occasion de tester la prose jusqu'à présent, Guillaume Lebeau, et une éditrice spécialisée dans les ouvrages traitant de cuisine du polar, Anne Martinetti. L'ensemble se tient très bien, grâce certainement à une maîtrise de l'exercice bien rodée et à une excellente connaissance des deux sujets de la part de ces deux compères.

Si vous êtes plutôt du style à vous passer des "habillages" pour vous ruer sur les recettes proprement dites et leurs jolies photos illustratives, vous ne serez pas déçu. Ingrédients abordables et assez communs pour être dénichables sans forcer à s'arracher les cheveux ou tourner à la quête cryptique, réalisation simple ne demandant pas un tour de main d'expert, temps de préparation compatibles avec une vie moderne (entendez par là qu'il ne faut pas obligatoirement des semaines entières de marinade et/ou de mijotage, version de la cuisine plus adaptée à la chasse au phoque en raquettes qu'à l'expertise comptable mâtinée d'éducation de trois enfants en bas âge par exemple). Il y a aussi, et c'est ce qui fait l'intérêt culinaire de l'ouvrage, une tonalité exotique réussie dans ces recettes. On y utilise des éléments de manière un peu décalée, comme le sucre qui est considéré et traité différemment de nos recettes européennes plus sudistes, plus latines. De quoi satisfaire le gastronome et c'est un des buts.

Cependant, si vous vous portez acquéreur de cet ouvrage pour le seul contenu culinaire, vous me permettrez le cas échéant de regretter d'avoir échoué à vous intéresser au reste. Les préfaces sont passionnantes et valent à elles seules le détour. Car outre un décorticage subtil des rapports entre le polar et l'art culinaire, les auteurs réalisent un excellent tour d'horizon de ces "auteurs venus du froid" comme nous les appelons, une belle exégèse de ce que cette littérature a à nous offrir. Anne Martinetti et Guillaume Lebeau se fendent de rappels historiques sans lourdeur, remettant en perspective écrivains et personnages avec de nombreuses citations et re-contextualisations, rappelant que "la mort induite par le crime n'est jamais loin de la vie soutenue par la nourriture." Il y a en plus, petites cerises sur le gâteau, cinq jolies nouvelles piquantes et relevées, en adéquation avec le discours sur les différentes traditions culinaires nordiques et leur utilisation par les polardeux. Le livre est divisé en cinq chapitres, un par pays concerné, qui sont introduits à chaque fois par un petit texte alléchant sur les auteurs cités par la suite et les habitudes alimentaires de leurs concitoyens. Un petit plus : chacune des recettes est extraite d'une scène de livre dont on a le titre, le résumé et un petit extrait. Tout concourt à faire de cet exercice de style une réussite, et on a tout autant envie de se ruer sur son frigo et ses casseroles que sur sa bibliothèque quand on s'en saisit. Double but atteint : ravir les neurones et les papilles. Que demande le peuple ?

Marion Godefroid-Richert

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