Hygiène de l'assassin

Amélie NOTHOMB

Livre de poche, 2004



Un vieillard obèse, impotent et reclus dans son appartement parisien depuis vingt-quatre ans qui s'en va mourir dans deux mois d'une improbable maladie, cela ne devrait pas émouvoir les foules. Mais il se trouve que le cacochyme individu est prix Nobel de littérature et qu'il fait savoir qu'au seuil de la mort il acceptera de se livrer sans fard à cinq journalistes lors d'entrevues en tête-à-tête. Stupeur et mobilisation, de l'Oural jusqu'en terre Adélie en passant par le Grand Canyon. Cet esprit supérieur, ce génie misanthrope qui avait déposé son stylo depuis un quart de siècle en décrétant n'avoir plus rien à ajouter à son édifice littéraire acceptant de se dévoiler, c'est une déclaration de guerre. Les quatre premiers qui se risqueront à passer sa porte trépasseront d'ailleurs au champ d'honneur. La cinquième en revanche relèvera le gant avec brio, engagera le fer avec le mourant, et advienne que pourra...

Suite de ma modeste exploration personnelle des emprunts de la "blanche" à la "noire" (oui, j'aime bien les guillemets, tant il est vrai que les frontières entre les deux styles sont de plus en plus floues et que cela génère la présente chronique). J'avais eu au cours du temps l'occasion de lire quelques autres des ouvrages de la prolifique dame au chapeau noir, avec plaisir pour tout dire, et avais pu constater qu'elle ne se cantonnait pas à un seul type de récit. Dans Acide Sulfurique par exemple, on a un bon exemple de roman d'anticipation pré-apocalyptique. Je me fendrai peut-être d'une autre chronique plus tard sur la bête ! En attendant je m'étais mis celui-ci sous le coude pour l'été. Premier roman, court, encensé par la critique comme on dit. Je n'ai pas été déçue. Entendons-nous : je ne me suis pas régalée non plus. C'est un très bon livre mais il lui manque un petit quelque chose pour basculer dans le passionnant. Amélie Nothomb aime à se saisir de concepts, ici le roman dialogué autour de la quête de l'aveu d'un crime (ça en fait deux, des concepts, vous me suivez toujours ?). Mais elle a tendance à faire joujou avec un petit peu, et puis à se laisser captiver par autre chose au roman suivant. On a donc souvent un sentiment persistant de rester sur sa faim à la fin de ses ouvrages. Elle ne va en fait jamais tout à fait assez loin dans ses explorations. Ce n'est pas un défaut à proprement parler, elle a développé au cours du temps un style qui lui appartient, fait de fluidité, d'originalité avec une touche juvénile, une manière assez candide de remettre en question les désordres de notre monde. Comme ici où elle développe sur 222 pages un huis clos dont on devine assez rapidement l'issue (je ne vous dis rien, je ne suis pas comme ça !) et où on suit plaisamment la manière dont la protagoniste chevaleresque de l'histoire prend le dessus sur son répugnant et pathétique adversaire. La fin est bienvenue, on l'attend comme une espèce de délivrance, mais le soufflé n'est pas beaucoup monté donc il se dégonfle sans explosion gustative grandiose. En d'autres termes il aurait fallu une dimension supplémentaire pour rendre ce roman au noir dont il ne se réclame pas vraiment. Le vieillard est-il tout à fait assez abject ? Son adversaire animée d'un souffle suffisamment épique, d'une quête quasi-mythique ? Le duel final est court, sa conclusion un peu fade. En transposant l'affrontement sur un plan purement intellectuel et verbal le propos peut sembler un rien pontifiant à certains moments. Ce qui écarte ce roman de la Noire avec un grand N.

Mais bon, il ne faut pas s'y tromper il n'y a pas de prétention chez Amélie Nothomb. C'est une bonne faiseuse, une joyeuse dilettante éclectique et elle prend manifestement autant de plaisir à écrire que nous à lire. Ca vaut le coup de jeter un oeil sur ce qu'elle fait.

Marion Godefroid-Richert

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