Dernière Nuit à Twisted River

John IRVING

Seuil, 2011
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Josée Kamoun



Dominic Baciagalupo et son fils de douze ans Daniel vivent dans un petit village de bûcherons, soit Twisted River, New Hampshire. C'est un assemblage hétéroclite de cahutes plus qu'un village, en fait. Nous sommes en 1954 et la vie dans ce camp est âpre aux hommes comme aux femmes qui y gagnent leur vie. La mère de Danny est morte quand il était petit et depuis son père s'efforce de lui donner attention et affection, éducation et sécurité entre les marmites de la cantine (où il officie en tant que cuisinier) et les pattes de son meilleur ami Ketchum, un des draveurs les plus expérimentés de la scierie du coin. Cette jeunesse se passe plutôt heureusement jusqu'à un soir funeste, où sous l'effet conjugué d'une juvénile imagination trop alerte et de circonstances fâcheuses la maîtresse du shérif du comté trouve une mort accidentelle certes mais bien réelle. Commence alors pour Danny et Dominic une cavale paresseuse qui durera plus de trente ans sur une petite portion de cette Amérique du Nord si vaste vue depuis notre vieille Europe. La hargne vindicative de l'officier Carl, la culpabilité de ces deux hommes liés indéfectiblement à ce campement et à ses habitants taiseux, la fidélité de Ketchum à des serments de lui seul connus pousseront sans cesse le père et son fils sur la route, jamais trop loin, jamais trop vite, jusqu'à ce que le destin les rattrape.

J'entends d'ici les protestations plus ou moins outragées : Comment ça, John Irving chroniqué sur un site spécialisé dans les mauvais genres ? Et Dernière Nuit..., un roman noir ? Eh bien oui. Il paraît que c'est à la mode d'établir des diagnostics virtuoses sur "l'interpénétration des codes de la noire dans la littérature blanche". Je vais de ce pas me couler dans le courant principal et y aller de mon petit couplet sur cet auteur que j'adore depuis si longtemps ! Il m'a été difficile d'abord de décréter dans quelle catégorie j'allais ranger ce livre. Et puis à la réflexion je trouve qu'on y est tout à fait : plusieurs meurtres, encore plus de morts violentes, une fuite, des justiciers (autoproclamés), une enquête, du sexe (un peu), des histoires d'amour malheureuses en pagaille, il y a beaucoup des ingrédients requis. Et pas par contre de suspense ou un rythme haletant, qui auraient fait basculer le récit du côté du polar ou du thriller. Non, on est dans une mécanique qui est propre à l'auteur et qui sied merveilleusement à son ouvrage. Son sens de la chronologie, des personnages, des péripéties et même de l'action (parce qu'il y en a tout de même !) rendent le récit brillant. On apprécie les successifs changements d'identité des deux compères. On ne peut qu'adorer l'ami du fond des bois qui vient à la rescousse au moment opportun. On se délecte à tout ce lit mythologique qui tisse les noeuds du destin des trois hommes et des femmes qui croisent leur route. Ah ! Je ne dévoilerai pas les mystères qui planent pendant un bon moment autour de l'ours chapardeur et de la poêle à frire, de la main gauche de Ketchum ou même de la parachutiste naturiste (pour ceux qui connaissent, du John Irving tout craché, pour les autres, petits veinards qui allez découvrir !) mais on pourrait broder pendant un moment sur le thème du mensonge et de son effet boomerang.

Enfin, il me faut préciser encore quelques petites choses : roman noir, sans conteste. Mais il y a plusieurs types de noir (ben oui, il n'y a qu'à aller contempler les tableaux de Marc Rothko pour s'apercevoir d'ailleurs que c'est aussi vrai pour la littérature que pour la peinture). John Irving détient les clés d'un authentique noir lumineux. L'espoir n'est jamais loin, il y a de l'humour partout, tantôt tendre et tantôt féroce, qui enrobe les méandres d'une histoire qui prend son temps pour raconter. Le rythme pourra surprendre, le va-et-vient entre les à-côtés et la narration principale aussi, mais il faut me croire quand je vous dis que l'ensemble se tient solidement et avec grâce pour offrir un incroyable ouvrage qui a sa place parmi vos favoris entre Jim Harrison et Lawrence Block (pourquoi pas ?).

Marion Godefroid-Richert

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