Politique qualité

Sébastien VASSANT

Futuropolis, 2016



"Politique qualité", une expression bizarre, définie comme des "orientations et intentions générales d'un organisme relatives à la qualité telles qu'elles sont officiellement formulées par la direction". Pas très sexy, surtout quand on sait que la définition est celle de la norme Iso 9000 : là, ça laisse rêveur... Mais quand on apprend que le bidule "incarnera la ligne directrice pour les employés et aidera dans la prise de décision vers un but commun et partagé", on comprend mieux le titre de l'album.

Le but partagé entre salariés et direction, on le cherche encore en refermant l'album qui raconte l'histoire de cinq ouvrières de l'usine d'électromécanique Jabil, à Brest. L'usine fabrique des "baies", des boîtiers électroniques complexes, constitués de torons, fils électriques et soudures. Mais la concurrence d'une main d'oeuvre moins chère en Europe de l'Est, Chine ou Inde met l'usine en difficulté et les plans sociaux (j'ai toujours trouvé le terme empreint d'une grande pudeur puisqu'il s'agit en fait de charrettes de licenciements) se multiplient. Cinq femmes, licenciées ou retraitées, se retrouvent avec une même volonté : ne pas perdre la mémoire de cette histoire. Une volonté qu'avec l'aide du metteur en scène Lionel Jaffrès elles vont transformer en pièce de théâtre.

L'album raconte l'histoire émouvante de cinq ouvrières : Yvonne, Martine, Arlette, Jeannine et Hélène. Une histoire professionnelle mais aussi personnelle, l'auteur de l'album n'hésitant pas à revenir sur le passé de chacune. Plus émouvant encore, la mise en place du projet théâtral, incongru en début de démarche pour des femmes peu familières de ce milieu, et qui, grâce à la complicité de leur metteur en scène, réussiront à écrire une pièce et à monter sur scène, appuyées par leurs doubles théâtraux, cinq jeunes comédiennes, prêtant leurs voix pour le passé des ouvrières.

On sort touché par l'histoire de ces femmes : les cadences insupportables pour obtenir un bonus, supportées à coups de cachets, mais aussi la solidarité, l'entraide, les grèves et occupations de l'usine. Un album humain, personnel et touchant même si le lecteur peut le percevoir comme étant un peu long (159 pages) ou parfois un peu trop caricatural, comme dans la représentation de l'industriel avec sourire jésuitique contenté et gros cigare à l'appui. A l'heure du combat contre la loi El Khomri, Politique qualité est pourtant un vrai bain de jouvence dont a bien besoin le militantisme anesthésié d'aujourd'hui.

On trouvera une présentation de la pièce, sous forme de vidéo, ici.

Marc Suquet


  

Juger Pétain

Philippe SAADA, Sébastien VASSANT

Glénat, 2015



Cher ami lecteur, là, il faut quand même aimer l'histoire pour ce lancer dans ce nouvel album, sinon j'imagine que tu le refermeras assez rapidement. Donc, pour celui que l'histoire attire, cet album est intéressant, retraçant en détail les différentes parties du procès de Pétain, le 23 juillet 1945. Il fait chaud, super chaud, ce jour là. C'est donc un an après la libération de Paris par Leclerc que débute le procès de Pétain, celui d'un vieillard de 83 ans, sauveur de la république lors de la première guerre mondiale puis hélas collaborationniste lors de la deuxième.

L'ensemble détaille avec pertinence les participants au procès et ses différentes étapes en abordant également le rôle de la presse, avec la présence d'Albert Camus (par intermittence, à cause des répétitions de sa nouvelle pièce). Intelligemment, l'auteur présente les différents personnages, tant parmi la cour que sur les bancs des témoins, en rappelant pour ces derniers leur rôle récent dans l'histoire.

Le dessin sert bien l'ensemble avec des visages joliment marqués et des ambiances bien reconstituées. Beaucoup de bulles à lire, donc, qui exposent les éléments historiques. Des rappels sur la Cagoule, Franco et bien d'autres. Quelques extraits de conversations avec Churchill, sous le titre "A cup of tea with", dévoilent les réactions outre-Manche.

Un bon album donc pour celui qui est branché histoire. Mais en même temps, si le lecteur ne l'est pas, ira-t-il ouvrir un album dont le titre est Juger Pétain ?

Marc Suquet


Pardonnez-moi, mon brave, mais par tous les hasards, ne vous moqueriez-vous pas un peu de notre gueule ? Oui, non, parce que c'est dommage quoi.

En ouvrant un album intitulé sobrement Juger Pétain, le lecteur avide d'histoire s'attend à entrer dans les méandres d'un esprit insondable, à être acteur de la controverse,  à être confronté de plein fouet à la difficulté de sentencier le maréchal. Qui est Philippe Pétain ? Que représente-t-il ? Est-ce un ancien héros qui pensait faire ce qu'il était juste de faire pour sa patrie, ou un opportuniste sans morale condamnant son pays ? Fut-il un lâche cédant à la pression des bottes brunes, ou un vieillard fatigué et résigné face à une guerre perdue d'avance ? Mais en lieu et place d'une réflexion sur la difficulté à juger l'homme face au poids atlasséen des responsabilités, nous nous contentons d'un scrupuleux compte rendu dessiné du procès de Pétain.

Le rythme lent est étouffe-chrétien, tout comme l'atmosphère de la salle. Messieurs le gratin du conseil cuisent sous les verrières et semblent se réduire dans une peau devenue trop grande, comme des pommes de terre que l'on ferait trop rissoler. Cette ambiance pesante et la pléthore de détails historique, qui ravira les analystes obsessionnels, rendent parfois séduisante la tentation de se laisser choir dans les draps moelleux de la république, à l'instar du maréchal que la chaleur hypnotise au point de le chloroformer sur sa chaise. L'image forte d'un Pétain assoupi, que l'on croirait démobilisé de sa propre destinée, représente tout l'enjeu de la lourde tâche qu'est de le juger.

Pour faire preuve d'honnêteté intellectuelle, le ton est donné dès le début : c'est un journal de bord qui nous guide dans les journées du procès. Ce qui aurait pu faire l'objet d'une fiction télévisée ou d'un documentaire passionnant est couché sur papier pour un rendu pesant et ennuyeux. Pour ne pas finir sur un estoc mortel, réjouissons-nous que le média dessiné soit un des intermédiaire favori de la démarche historique. Cette volonté de compiler et de raconter au plus grand nombre (ou à un public de niche ?), avec une minutie d'horloger, est une initiative à saluer.

Alain


  

Frères d'ombre

Jérôme PIOT, Sébastien VASSANT

Futuropolis, 2013



Kamel, trente ans, est arrivé illégalement en France en provenance d'Algérie. Il est aidé par Alain, contrôleur à la SNCF, qui cache le clandestin chez sa famille puis chez des amis. Jusqu'au jour où Kamel apparaît aux infos télévisées : c'est un terroriste !

L'idée est intéressante : l'amitié qui naît entre ce réfugié et le contrôleur de la SNCF. Il y a des antécédents chez Alain : un frère nostalgique de l'Algérie française et qui avoue avoir déjà torturé. Une famille qui grouille de communistes, aussi. Mais finalement, Alain c'est un gars discret, divorcé et qui vit avec maman, un gars à qui il n'arrive pas grand chose. Sauf le jour où il se décide à cacher un clandestin dans les toilettes du train qu'il contrôle.

A l'origine, Frères d'ombre est un scénario que son auteur, Jérôme Piot, destine au cinéma. Mais voilà, personne n'en veut. La BD vient donc au secours du scénariste en la personne de Sébastien Vassant, dessinateur. L'objectif du scénariste est de montrer le regard négatif porté sur les Arabes au lendemain du 11 septembre : rappelez-vous, on flippait dans les transports en commun et on regardait avec beaucoup d'inquiétude les colis un peu gros et laissés de côté par leur propriétaire. Une image faussée que l'on retrouve chez certains collègues de travail d'Alain : carrément lourds, les gars !

C'est un récit de confiance entre deux hommes. Mais une confiance trahie : celui que j'héberge à mes risques serait un terroriste ! Malgré son humanité, l'album est malgré tout un peu lourd : des dialogues parfois longs, bien longs, qui cisaillent le rythme. C'est dommage, car l'idée en valait la peine !

Marc Suquet


Kamel quitte son pays et ses proches pour rejoindre la France. Il n'a qu'un seul contact : un cousin qui travaille quelque part dans le Sud. Alain, c'est sa femme qui l'a quitté. Alors, il vit chez sa mère, il s'occupe d'elle. C'est quelqu'un de taciturne, qui n'aime pas vraiment se frotter aux autres. Malgré des parcours de vie différents, les deux hommes sont finalement aussi seuls l'un que l'autre.

J'ai aimé cette BD essentiellement pour la première phase. Une amitié partant de rien, qui arrive un peu comme ça. Les deux hommes s'apprivoisent, se découvrent. La rencontre de l'autre va leur réchauffer le coeur. Un peu de douceur sur fond d'amertume. Et comme pour rappeler une réalité un peu morne, le dessin est simple et les couleurs sont ternes (mais j'aime beaucoup).

Lorsque, par la suite, on apprend que Kamel est soupçonné de terrorisme, on s'attend à une intrigue plus complexe mais finalement les choses vont se dénouer très (trop) simplement. Et c'est bien dommage.

C'est intéressant de voir une BD aborder à la fois le thème du terrorisme et celui de la guerre d'Algérie, de se dire que les horreurs du terrorisme valent bien les horreurs de la guerre d'Algérie. Petit bémol, la guerre d'Algérie est amenée de façon un peu trop classique à mon goût.

Zab

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