Comment devenir écrivain quand on vient de la grande plouquerie internationale

Caryl FEREY

Points, 2013



Cet ouvrage relativement court et au titre sibyllin n'est pas un roman. Ce n'est pas non plus une autobiographie. C'est plutôt un témoignage. Un témoignage en deux parties ("L'Age de pierre" suivi de "L'Age de fer") qui se lit comme un roman et un roman de Caryl Férey c'est toujours un événement. "Un heureux événement !"

L'ouvrage est dédié à son frère dont il était quelque peu le souffre-douleur dans son enfance. Pour son frère, le jeune Caryl était "l'ennemi"... "Il me faisait peur, ce con-là, avec ses grands bras musclés..." C'est la première phrase de "L'Age de pierre." Le ton est donné.

Caryl Férey nous raconte partiellement, avec humour, son enfance à Monfort-sur-Meu, non loin de Rennes. Il y est question de Natalisalmon, Frankymogo, Mme Merdy, Mémé Marthe... Importante Mémé Marthe... "L'expert dans la technique du crachat" écrira, quelques années plus tard, sur des grands cahiers Clairefontaine, des récits d'Heroic Fantasy dont ses copains de lycée sont les protagonistes. Une vocation est née. L'adolescent veut être écrivain. Ce sera long et difficile : "Ecriture, nouilles, RMI, écriture, lettre à la banque, nouilles." Espoirs, déceptions mais jamais ce fils spirituel de Jimmy Connors, de Joe Strummer, de Brel ne renoncera. Caryl Férey, aujourd'hui reconnu comme l'un des meilleurs auteurs du polar, décrit son parcours du combattant à travers nombre d'anecdotes savoureuses. Il nous parle de l'influence de Djian, d'Ellroy... Il nous parle du monde particulier de l'édition, de son accueil dans la famille des "polardeux"...

Ce récit percutant, enlevé, loufoque, témoigne, une fois encore, de la drôlerie et du talent de cet auteur atypique qui déclare : "Ce qui compte, c'est le chemin, pas le résultat est une des phrases de Brel qui ne me quitte pas".

P.S. : Le vendredi 15 novembre, à Lamballe, à l'occasion de "Noir sur la ville", soirée cinéma. Carte blanche à Caryl Férey. Zulu. En avant première. (Ou presque... Le tout récent chevalier des Arts et Lettres n'a-t-il pas en effet déjà monté les marches à Cannes - en smoking et non en perfecto - pour la projection de Zulu, lors de la clôture du Festival ?)

Roque Le Gall


  

Raclée de Verts

Caryl FEREY

Pocket, 2013



"A voir mon aspect bonhomme, on ne dirait pas mais je suis quelqu'un d'ultrasensible..." (p. 47)

Celui qui se prétend ultrasensible s'appelle Michel. Michel Guichard, 39 ans. Il habite une modeste demeure en banlieue de Saint-Etienne. Il y vit heureux et oisif avec Janvion, son vieux chien. Supporter de l'équipe de foot de Saint-Etienne, Michel ne vit que pour le foot, ne pense qu'au foot... Le foot constitue son unique univers. Cet admirateur nostalgique de la grande équipe des Verts - d'où le nom de son chien, Janvion, hommage à l'ancien arrière droit de l'équipe mythique de 1976 - a cependant quelques problèmes. Il est interdit de stade et ne peut suivre les matchs de son équipe fétiche qu'à la télévision. Oui, mais voilà ! Les jours de match, Michel est gagné par le stress. Pour faire baisser l'adrénaline, il lui faut étrangler une vieille dame qu'il a repérée et suivie... Après son forfait, "il prend soin de la voler, de la dépouiller..." Le butin, souvent maigre, lui permet tout de même de subsister, misérablement, il est vrai... Un autre problème va alors se poser à Michel, bien plus grave apparemment : après chaque nouveau meurtre, notre supporter stéphanois va se réveiller avec un sens en moins. Ce sera tout d'abord l'odorat, puis le goût, puis le toucher...

Le début de la descente aux enfers...

A propos de cette pochade très noire et très percutante, l'auteur a déclaré : "Un délire qui, personnellement, m'a permis d'écrire en pleurant (de rire, face à la connerie du personnage)."

C'est vrai qu'il est gratiné "le" Michel : totalement obnubilé par son unique passion, le football. Mais uniquement le football pratiqué par son équipe favorite. Il rumine encore l'échec de cette dernière en coupe d'Europe, en mai... 1976 ! "Fichus poteaux carrés !..."

"Le" Michel ? Un homme qui accumule les tares. Un maximum de tares. Supporter chauvin, demeuré, stupide, borné, sexiste, raciste... et tueur de vieilles dames !

Si Caryl Férey s'est, à l'évidence, fait plaisir en écrivant ce (trop ?) court récit loufoque, totalement déjanté, une sorte de farce, "un livre qui déconne", une parenthèse entre deux romans "sérieux", il fait également plaisir à ses lecteurs avec cette histoire originale et quelque peu cruelle. Une histoire "complètement barrée" et superbement écrite. Il faut saluer à nouveau l'imagination et la drôlerie d'un auteur talentueux qui nous offre avec Raclée de Verts un savoureux moment de lecture... Une fois de plus !

Roque Le Gall


  

D'amour et dope fraîche

Sophie COURONNE, Caryl FEREY

Folio Policier, 2013



Caryl Férey qui fait un Poulpe... C'est pas franchement à lui que j'aurais pensé ! Le Poulpe, une série de polars avec son héros commun, Gabriel Lecouvreur, un détective surnommé "Le Poulpe" pour ses longs bras qui ressemblent à des tentacules d'octopus. Inaugurée en 1995 par Jean-Bernard Pouy, la série compte aujourd'hui plus de deux cents titres, parfois quelque peu inégaux. La collection joue plutôt sur le côté humoristique. Caryl Férey, pour moi, c'était plutôt Zulu, Haka ou encore plus récemment l'excellent Mapuche. Pas que du rigolo, quoi !

Ici, le Poulpe s'emm... franchement dans un centre de remise en forme. Un truc "au milieu des mémés oxygénées dont les maillots de bain façon tapisserie agricole..." Mais durant sa promenade dans les montagnes des Pyrénées, il assiste au suicide d'un homme nu qui se jette d'une falaise : curieux, tout de même ! Chéryl, son éternelle fiancée, est amenée droguée dans un hôpital, après avoir consommé de cette fameuse drogue distribuée dans les boîtes par les violeurs.

Jolis, les p'tits mots tendres du poulpe à sa blonde : "mon caillou à la mer", "j'ai la pâquerette en deuil, ma jolie". Bien sûr, les deux histoires se rejoignent en fin de bouquin autour d'un centre d'entraînement olympique où ça plane un max pour les athlètes. (Au passage, quelques données pas très sympathiques sur Pierre de Coubertin : pas très féministe, ça, tout le monde le sait, mais aussi antidreyfusard, antisémite... Possible, bien que certains articles renvoient à une ambiance générale de l'époque.)

Un petit Poulpe sympa, drôle, enlevé, court, léger, rigolo... Un Poulpe, quoi !

Marc Suquet


Le poulpe et sa Chéryl, je ne les avais encore jamais rencontrés. C'est mon premier Poulpe et ce ne sera pas mon dernier.

J'ai trouvé les deux personnages exquis ! Ils m'ont beaucoup fait sourire, parfois même rire aux éclats. Plus que l'histoire en elle-même ou les situations dans lesquelles ils se retrouvent on ne sait trop comment, c'est leur répartie implacable, si savoureuse et un poil arrogante qui m'a séduite. Je ne connaissais pas non plus Caryl Férey (eh oui, désolée...). Sa maîtrise, son style d'écriture ont été un régal pour moi. Cela colle si bien aux personnages.

Zab


  

Mapuche

Caryl FEREY

Gallimard, 2012



"Un disparu, c'est quelqu'un qui n'est pas là, et à qui on parle." (p. 97)

"Elena luttait parce qu'un pays sans vérité était un pays sans mémoire." (p. 425)

Dès la conquête espagnole, les Mapuches, "le peuple de la terre", ont été massacrés, asservis, parqués dans des réserves. Ces " parias" représentent aujourd'hui 3 % de la population argentine. Jana, 28 ans, est une Mapuche. Désireuse de s'intégrer, elle a quitté les siens pour vivre à Buenos Aires où elle est à présent sculptrice.

Rubén Calderon, 47 ans, est un rescapé des geôles de la dictature. Ancien journaliste devenu détective, il a mis ses talents au service des grand-mères de la place de Mai, "les folles de la place de Mai", et s'est spécialisé dans la traque des anciens bourreaux et la recherche des disparus.

L'assassinat de Luz, un travesti qui se prostituait avec Paula, "l'amie" de la sculptrice, et la disparition d'une photographe, fille d'un notable lié au pouvoir, vont provoquer la rencontre puis la collaboration de Jana et Rubén, deux êtres qui, a priori, n'auraient jamais dû se rencontrer...

Ce vendredi 16 novembre, j'ai le sentiment d'arriver quelque peu "après la bataille". Tout a déjà été dit à propos du dernier roman de Caryl Férey. Après Zulu, roman choc aux multiples récompenses - fort méritées -, il a fallu patienter quatre longues années pour les fidèles lecteurs de ce romancier talentueux, dont je fais partie, pour voir enfin la parution de Mapuche. Je n'ai pas été déçu. On a beau s'y attendre... le choc a été tout aussi violent, peut-être plus violent encore...

A nouveau, Caryl Férey nous propose un roman très noir, très très noir, avec des scènes à la limite du soutenable ("Je vide un peu mes poubelles dans mes livres..."), mais, chez lui, aucune fascination pour le mal, la violence n'est jamais gratuite... Un roman intense, haletant, poignant, bouleversant, époustouflant, foisonnant, lyrique, épique et sombre. Un roman à la fois géographique, historique, social, politique, remarquablement documenté. Comme dans Zulu, il nous brosse le portrait d'un pays. C'est son côté anthropologiste ("J'aime bien parler d'anthropologie..."). Ce roman, d'une force rare, au style nerveux et décapant, aux dialogues tout particulièrement soignés, est aussi une histoire d'amour : "Au départ, je veux toujours écrire une histoire d'amour..." (Caryl Férey, librairie Dialogues, Brest, mercredi 11 juillet 2012)

Et quelle histoire d'amour !

Une histoire d'amour entre deux "fantômes", brisés par la vie, dans une Argentine moderne encore traumatisée par son passé de dictature, sans oublier la terrible crise économique dont le pays se relève à peine. Une histoire d'amour entre Jana et Rubén, deux êtres magnifiques que l'auteur aime... et nous fait aimer. "Le métier du romancier, c'est avoir de l'empathie..." déclare Caryl Férey. Le nombreux public venu à sa rencontre, à la librairie Dialogues, a immédiatement été sous le charme, pendant près d'une heure trente, d'un homme de conviction, aux idées bien arrêtées et qui pousse, comme personne, le roman noir dans ses dernières extrémités. Un homme sympathique, généreux, à la gentillesse communicative.

Son prochain roman devrait se dérouler au Chili. Il y sera encore question de Mapuches. Retour de l'auteur au Chili, prévu en mars 2013, pour une rencontre avec les Mapuches... Cette fois-ci, il a promis de faire "vite"... Le nouvel opus devrait paraître en 2015 ! Wait and see ! A propos de Mapuche enfin, je citerai la conclusion d'un article élogieux de François Busnel : "Un chef d'oeuvre !"

Pas mieux !

Roque Le Gall


"Raconter l'ineffable, c'était le revivre, laisser monter l'angoisse, le chagrin, la douleur. Parler, c'était redonner à ses tortionnaires le pouvoir de l'écraser."

"On ne se quitte plus, si je comprends bien, insinua Ruben.
? Non... non, répéta-t-elle, on ne se quitte plus... jamais !"

Bien sûr, Mapuche est un polar, un thriller dans toute l'acceptation du mot : haletant, violent, extrêmement noir. Vous prendrez la route avec Ruben et Jana et je peux vous assurer que vous irez jusqu'au bout.

Mais ce n'est pas que ça ! C'est aussi une histoire d'amour, de reconstruction. Ruben et Jana sont tous les deux brisés par un pouvoir qui les dépasse. Ils se sont tous les deux enfermés dans un lieu où plus grand-chose ne les anime si ce n'est la colère. Ils n'ont plus rien à perdre et c'est cela qui les rend forts. Puis, sans qu'ils s'y attendent, ils se reconnaissent. Et ça nous fait du bien à nous aussi, cet Amour, car à partir de là le récit glisse dans une traque haletante et aussi impitoyable que le fut l'histoire de l'Argentine.

Allez-y donc, n'ayez pas peur d'être scotché à votre fauteuil et d'avoir les "pieds qui transpirent" même si par certains aspects et avec un peu de recul on peut regretter un léger côté "Rambo" à la fin.

Annecat


Comme Roque et AnneCat, j'ai moi aussi aimé Mapuche. Pour son côté historique d'abord : j'avais oublié le bilan du pudiquement nommé "Processus de réorganisation nationale", proche des trente mille disparus ! Mais aussi les liens avec l'OAS, la bénédiction de l'église (un système d'élimination physique par avion, depuis lesquels on aurait jeté dans le vide les condamnés vivants et drogués afin de leur donner ainsi une "mort chrétienne" : une technique pas si éloignée des fameuses crevettes Bigeard !), les camps de concentration et d'extermination. Sans oublier les cinq cents bébés disparus et élevés par des couples stériles proches du pouvoir : et c'est là le coeur de Mapuche. Présentes aussi, les mères de la place de mai : association des mères argentines dont les enfants ont disparu et qui débutent leurs manifestations le 30 mai 1977. Les grand-mères, elles, tentent de retrouver les petits enfants kidnappés. Enfin, on apprendra des choses étonnantes sur l'action de United Colors, expulsant les Mapuches de leurs terres. Cette information peu connue, est reprise sur le net.

Le style de Mapuche est prenant, dynamique, relevé parfois de jolies tournures : "Eduardo l'avait cueillie à vingt ans comme une rose à peine éclose pour s'en faire une boutonnière et la gardait comme talisman d'un succès sans faille" ou encore "De loin, la femme de l'homme d'affaires pouvait passer pour une de ces vieilles beautés bronzées sous Lexomil combattant l'anorexie à l'American Express, de près c'était deux lèvres pincées débordées par un rouge à lèvres orange et un air vertical chargé de tenir le monde à distance." Le chapitre "Le cahier triste", place le lecteur dans la peau d'une victime des tortures pour lequel le seul choix est celui de mourir ou devenir fou !

Mapuche évoque aussi le monde des travestis dont Caryl Férey réalise une belle description en évoquant Miguel et son amitié pour Jana. Mapuche c'est encore l'amour entre deux rescapés : Ruben, détective des mères de la place de mai et Jana, la descendante des Mapuches, le peuple de la terre.

Une mini dose d'humour dans le choix des noms des animaux domestiques : le chat Ledzep ou le chien Gazoil. Mais il ne faudra pas espérer que ce soit la caractéristique essentielle du livre !

Mapuche c'est un bouquin prenant tant par son aspect humain que par sa plongée dans l'histoire récente de l'Argentine. Ils ont raison, Roque et Annecat : régalez-vous bien !

Marc Suquet

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