Semences

Jean-Marc LIGNY

L'Atalante, 2015



Sur une Terre dévastée où les quelques communautés humaines qui subsistent se terrent en priant Mère-Nature de leur accorder sa clémence, quelques aventuriers vont et viennent, derniers dépositaires de l'espoir qui a longtemps animé notre espèce. On suit d'abord Natsume, qui part du Grand Nord pour fuir les maladies tropicales (!) véhiculées par des moustiques voraces et qui lui ont coûté la vie de sa chère compagne Hiroko. Natsume erre longtemps pour enfin venir mourir au pied d'une grotte peuplée d'un clan frileux, vivant en autarcie parmi des fourmites (des insectes sociaux) avec lesquelles ils passent des accords de protection mutuelle. De ce clan vont partir à l'aventure Denn et Nao, deux très jeunes gens attirés par un hypothétique ailleurs paradisiaque entraperçu sur un morceau de soie peinte que Natsume transportait avec d'autres artefacts des temps anciens. Sur la route de Denn, Nao et une cellule de fourmites qui les accompagnent : des clans plus ou moins évolués, aux intentions plus ou moins pacifiques ; des animaux à griffes/poils/becs/dents et des insectes ; des paysages souvent désertiques, des conditions de vie toujours plus rudes, des ermites assez bienveillants dans l'ensemble. Le vaste monde leur ouvre les bras, mais sont-ils de taille pour une telle gageure ?

Suite et fin de la trilogie climatique de Jean-Marc Ligny, qui se conclut abruptement (mais non, je ne vends pas la mèche !). Ses pauvres héros en prennent plein la figure, mais bon. Ils sont jeunes, ils sont beaux, et hormonalement efficients, leur voyage est riche en galipettes. Ca rajoute des sensations là où leur facétieux auteur leur a déjà concocté moult péripéties ! Ils sont poussés à la fois par leur quête d'un ailleurs et d'un avenir meilleurs pour eux et leur clan, leur refus de règles de vie trop strictes dans un environnement étriqué, et puis aussi une saine curiosité. Au départ on est assez enthousiaste, tout comme eux, à l'idée de pouvoir explorer une terre hostile certes, mais qui est à même de représenter un sérieux défi à l'inventivité de notre espèce pour la survie. Puis on déchante. Là où l'idée de la vie symbiotique des humains avec des insectes sociaux était porteuse de germes d'une réflexion riche et d'une extrapolation originale sur un devenir possible, l'auteur sabre les pistes les unes après les autres et laisse le lecteur sur sa faim. Les seuls qui arrivent à s'en sortir ne le peuvent qu'à petite échelle, dans des îlots précaires et restreints de paix, en équilibre fragile et instable avec leur environnement. Le constat est un peu déprimant ! Car la déchéance de l'humanité et l'échec de toute stratégie de survie, à la fin de ce troisième ouvrage, semblent pour l'auteur inéluctables. Une belle qualité d'écriture subsiste cependant, et permet de tenir le lecteur en haleine jusqu'au bout. Un ouvrage à recommander aux surconsommateurs de ressources naturelles inconscients que nous sommes...

Marion Godefroid-Richert


Après Exodes et AquaTM, Semences constitue le troisième opus du triptyque écologique de Jean Marc Ligny. Fait chaud sur terre, très chaud. Tellement chaud que les membres de cette petite communauté vivant en plein désert doivent chaque jour se réfugier dans leurs cavernes : quand le soleil monte, impossible de rester dehors plus d'une minute ! Lorsque Denn et Nao trouvent dans les rochers un étranger presque mort qui leur décrit son pays d'origine, ils sont gagnés par une obsession : aller voir au-delà des montagnes le paradis décrit par l'étranger.

Le roman est donc le road movie, sans asphalte, de ces deux personnages qui de frère-soeur deviendront vite fait amants passionnés. Une course qui leur fera côtoyer les pires dégâts écologiques laissés par l'homme comme les déserts à température insupportable, les villes gangrenées par la radio activité, les étendues envahies par la moisine cette plante invasive, les atmosphères polluées par du plastique, les étendues envahies par des scorpions ou des crocodiles, bref tout ce que l'homme des "âges sombres" a pu léguer to the future generations.

Contrairement à AquaTM, point ici de persos étourdissant le lecteur par leur originalité. Jean-Marc Ligny préfère s'attacher au couple Nao-Denn, même si quelques personnages viennent par la suite enrichir ce duo, comme Marali, l'esclave noire sauvée des griffes de ses ravisseurs. L'ensemble est clairement bien écrit et le lecteur, disons moi, avançait dans le bouquin en ayant une vraie envie de connaître la suite de ce périple. Une vraie idée, celles des fourmites, mi-fourmis - mi-termites, avec lesquelles Nao passe des accords, facilitant la survie des deux routards.

Mon petit bémol, qui m'est probablement personnel et ressemble à celui que j'avais exprimé pour AquaTM, c'est le manque de fond pour un roman écologique. J'ai trouvé pourtant quelques indices d'une opposition entre science et religion : la transgenèse par exemple aurait dû limiter la descendance des moustiques porteurs de la dengue mais leur descendance, et oui il y en une quand même, réinjecte la maladie. Face à ce fléau, les sorciers cherchent à éloigner les esprits... Mais le roman se limite à quelques évocations, celle de la perte de la biodiversité par exemple, sans chercher à apporter un peu plus sur les problèmes liés à l'écologie. Le thème de la conservation des semences, trop rapidement évoqué, était par exemple très intéressant. C'est dommage mais était-ce le but de ce roman ?

Un bouquin vraiment sympathique à lire donc.

Marc Suquet


  

Exodes

Jean-Marc LIGNY

L'Atalante, 2012



Exodes, c'est le croisement de six destins victimes d'une société bouffée par les effets du réchauffement climatique : l'histoire de Pradesh, le chercheur réfugié à l'abri de son dôme ; de Mercedes, qui part à la recherche du jardin d'Eden ; de Fernando, son fils, qui va rejoindre les Boutefeux, les destructeurs de la société ; de Paula, qui doit vendre son corps pour des médicaments devenus si rares ; de Mélanie, qui a créé une arche de Noé pour tous les animaux abandonnés ; ou encore celle d'Olaf, qui fuit les Lofoten sur son petit bateau de pêche.

Le monde décrit dans le roman de Jean-Marc Ligny n'est pas en forme : montée des eaux (suffisamment, quand même, pour que l'on puisse naviguer par dessus le Danemark !), OGM, hordes de pillards (Mangemorts et Boutefeux) terrorisant les voyageurs, recos ou réfugiés climatiques qui s'entassent par milliers dans les camps, méduses qui dissolvent les bateaux... Bref, un vrai bordel ! Et sans grand espoir, puisque le seul endroit qui paraisse tranquille et ordonné est en fait une véritable dictature.

Intéressant de voir que l'enclave vers laquelle chacun accourt pour se réfugier et échapper aux horribles conditions environnementales a pour nom Davos, le réseau de dirigeants mis en place pour conforter la mondialisation libérale ! Curieux aussi de voir comment l'Eglise peut réarranger un commandement : tu ne tueras point, oui mais ton prochain. Suffit donc de ne pas considérer l'autre comme son prochain pour se sentir autorisé à passer à l'action !

Le bouquin est franchement agréable à lire. On ne voit guère passer ses 538 pages, tant le destin des différents personnages est palpitant. Un tout petit bémol : on aurait aimé un peu plus de fond sur la déliquescence de ce monde. Quelles en sont les causes, les solutions, les espoirs ? Mais aussi un peu plus d'histoire décrivant les changements opérés dans la société à la suite de ces bouleversements... C'est quand même un bon bouquin dans lequel on s'immerge sans problème.

Marc Suquet


  

Des yeux dans le ciel

Jean-Marc LIGNY

Syros, 2012



Jasmin et Violette vivent dans un village soumis au culte de Mère-Nature. Un culte dû aux caprices des hommes, aux Ages Sombres qu'ils ont engendrés. Quand Kruger, un astronaute perdu, sauve Jasmin d'une mort certaine, ils sont tous bannis du village. Les deux fugitifs suivent l'astronaute qui essaye de retrouver son chemin. Cela les mènera au Pays de la Malemort et au-delà !

Ce récit, tour à tour initiatique et "road-movie", met en scène Jasmin et Violette. Tous les deux sont adolescents, se découvrent malgré leurs visions du monde différentes. Jasmin est curieux, se pose des questions, tandis que Violette reste fidèle à Dame Nature et aux préceptes du chaman. Avec Kruger, ils vont apprendre qu'un autre monde était là avant eux. Contrairement à ce qu'ils ont appris, ce monde n'était pas si mauvais. Les convictions de chacun vont les amener à se séparer.

Intelligemment construit, Des yeux dans le ciel commence comme un roman de fantasy avant de se fondre dans la science-fiction. Ici, point d'orques ni d'elfes, mais des humains. L'auteur y oppose deux visions : la soumission à la nature ou sa domestication. Le lecteur se pose les questions suivantes : toute technologie est-elle mauvaise ? Doit-on soumettre la nature ? A travers les deux personnages principaux, Jasmin et Violette, Jean-Marc Ligny montre les dérives de la consommation, de la technologie, tout en condamnant les extrêmes. Si la première partie permet de découvrir les personnages, de les apprécier, la deuxième permet d'aller plus loin dans la réflexion en donnant la parole alternativement à Jasmin puis à Violette.

Ce roman est la troisième version du Voyageur perdu. Complètement remaniée puis complétée pour la deuxième partie, elle construit un futur probable où les différents personnages pourraient être nos descendants. Si le côté technologique est bien présent, le néophyte en la matière ne sera pas perdu. La collection Soon, fidèle à ses règles, propose de faire réfléchir les adolescents à travers une littérature d'évasion. Avec Jean-Marc Ligny à la plume, la collection s'offre un maître en la matière.

Temps de livres


  

AquaTM

Jean-Marc LIGNY

L'Atalante, 2006



(Note : Cette chronique porte sur l'ensemble de la "trilogie climatique" de Jean-Marc Ligny.)

Jean-Marc Ligny nous livre une trilogie climatique, sombre et digne des meilleures dystopies, publiée aux éditions L'Atalante. Elle se compose des romans AquaTM, Exodes et Semences et nous invite à nous questionner sur les raisons qui ont entraîné l'humanité sur le terrain d'un tel emballement climatique, lequel semble manifestement signer l'arrêt de mort de notre espèce. Partout sur Terre les stigmates irréversibles d'un réchauffement climatique maintes fois annoncé sont à l'oeuvre, laissant les sociétés livrées à elles-mêmes, dans une guerre de tous contre tous. En ces temps d'urgence environnementale, la trilogie lignyenne apparaît pour le moins salutaire.

Histoire

AquaTM : La planète se meurt. Les hommes semblent avoir trop abusé de la générosité offerte par Mère-Nature et celle-ci ne se montre plus guère dispendieuse à l'égard de ses hôtes. Nous sommes en 2030 et la conduite irraisonnée de l'homme n'a pas manqué d'exploiter de façon éhontée les ressources de la Terre. Celle-ci n'offre en retour que misères, famines, sécheresses, tempêtes, pluies diluviennes qu'elle dispense abondamment aux quatre coins de la planète. C'est que les hommes ont manifestement usé et abusé de la générosité de celle-ci. Et pas qu'un peu. L'exploitation sauvage, démesurée, indécente semble avoir eu raison de la Terre, exploitée, violée de toute part et vidée de toutes ses ressources au point qu'elle se meurt aujourd'hui de façon irrévocable, creusant dans son dernier soupir une dichotomie encore plus indécente entre riches et pauvres. Une dichotomie qui voit son point d'orgue se concrétiser au Burkina Faso, petit pays d'Afrique noire où les morts se comptent par milliers sur un continent ravagé par la sécheresse. À l'autre bout de la planète, un informaticien découvre, en piratant un satellite, l'existence d'une gigantesque nappe phréatique sous le lac asséché de Kongouissi. Une découverte qui tombe à point nommé pour la présidente du Burkina, laquelle pourrait offrir à son peuple un répit avant l'inéluctable fin. Seulement voilà : la multinationale propriétaire du satellite use de ses droits afin de revendiquer la propriété de ladite nappe. S'engage alors un bras de fer opposant David à Goliath, doublé d'une course contre la montre qui voit un camion humanitaire venir d'Europe, affrété par la présidente et disposant d'un matériel de forage afin de procéder manu militari aux premiers travaux. S'engage alors une course effrénée qui amènera le lecteur sur les traces d'un Paris-Dakar quelque peu revisité...

Exodes : Le réchauffement climatique opère son oeuvre partout sur Terre, charriant son lot de cadavres par millions avec une régularité toute rationnelle, indifférente aux hurlements de misère que professent ses enfants. Rien ne semble pouvoir arrêter cette descente aux enfers où l'on assiste aux quatre coins d'Europe aux derniers îlots de résistance, une résistance bien vaine, voire grotesque, devant cette Nature qui déroule ses stigmates devant les regards impuissants des hommes. Face à cette situation qui sonne comme une prémisse à l'apocalypse, les tensions ne manquent pas de s'accentuer, au point d'exacerber les haines, les convoitises, les replis et les hérésies les plus paroxystiques. Sans compter les guerres d'immigration, les exodes sans fin nous laissant croire que l'herbe est plus verte dans le pays d'à côté... Et chacun des six protagonistes que nous rencontrons successivement dans ce déluge de feu, de sang et de mort de mener tant bien que mal son dernier baroud d'honneur pour sauvegarder les quelques derniers instants de vie qui se profilent en cette probable fin de XXIe siècle. Certains nantis, les inners, que l'épaisseur de leur portefeuille préserve du chaos de la rue, ont élu domicile dans des enclaves gardées sous très haute surveillance. Les autres, les outers, se partagent entre les Boutefeux (hordes anarchiques adeptes de la pyromanie), les Mangemorts (réduits au cannibalisme) et toute la multitude de survivants dépenaillés et crasseux en proie à la violence de tout un chacun. Et au lecteur d'assister à la lutte sans merci de tous contre tous, lutte magnifiant le darwinisme social dans toute sa maligne ingéniosité au travers d'une demi-douzaine de portraits croisés.

Semences : La Terre s'est drastiquement purgée de sa population, toutes espèces confondues. Seuls survivent quelques groupes épars d'humains, en ce milieu de troisième millénaire, réduits à des conditions de vie bien primaires où le dépouillement le plus extrême semble être de mise. La chaleur côtoie des sommets encore jamais franchis, pouvant atteindre la centaine de degrés centigrades par endroits. Denn et Nao forment un jeune couple cavernicole vivant replié au sein de sa petite communauté en Amérique du Nord, laquelle communauté se meurt de consanguinité. Ils rencontrent aux abords de la grotte un étranger agonisant au langage inconnu. Avant de succomber à ses blessures et à la soif, il leur présente un foulard sur lequel semble figurer une représentation de paradis. Nos tourtereaux décident de se rendre à cet improbable endroit, jardin édénique synonyme de renaissance pour leur communauté condamnée. Ils décident alors d'entreprendre un long voyage vers le nord, les amenant au Groenland, eldorado supposé. Leur épopée nous fera traverser des déserts aux chaleurs improbables, des cités radioactives en ruines ou encore des forêts grouillantes d'espèces en tout genre. Nos deux protagonistes transportent avec eux des fourmites (croisement entre fourmis et termites aux dons télépathiques) avec lesquelles ils communiquent en toute symbiose dans un partenariat gagnant-gagnant. Du moins en apparence. En effet, si les humains voient un intérêt immédiat dans un tel partenariat (les termites leur indiquant où se situent les points d'eau), l'intérêt de ces dernières semble en revanche moins transparent. Il faudra attendre l'arrivée de cette étrange communauté sur la terre promise pour que se dévoile enfin la nature manifeste de ce partenariat. Et concernant cette dernière, rarement un roman aura aussi bien porté son titre...

Thématique : Fiction écologique

Le sieur Ligny connaît son affaire. Le tableau qu'il dresse s'avère assurément des plus édifiants, s'appuyant sur une documentation toujours solide et sur sa propre expérience de voyageur (quelque temps passé au Burkina Faso). L'auteur ne s'embarrasse pas de nous montrer les mécanismes ayant conduit à l'ébranlement de notre équilibre écologique puis à l'écroulement de nos sociétés (on les devine : une surexploitation des ressources et une consommation tous azimuts de ces dernières ayant entraîné un réchauffement climatique de grande ampleur et irréversible). Il s'attarde en revanche sur la conduite humaine face à la raréfaction de ces ressources, dressant en cela un tableau de notre humanité des plus éclairants. Nous assistons ainsi à une régression ad nauseam de notre espèce en proie à une lutte où nos instincts les plus vils jouent les premiers rôles. Mais notre animalité, notre instinctivité, notre grégarité ne sont-elles pas finalement aussi consubstantielles à notre chère humanité que l'amour, le partage ou encore la bonté ? Entre Nietzsche et Rousseau, il nous faudra choisir. Avec ce triptyque, nous redécouvrons la brutalité primale de nos origines que des siècles de civilisation n'ont su étouffer in fine, montrant combien la notion même de civilisation demeure bien fragile et caduque. Les lecteurs esthètes (et un tantinet cyniques dans leur voyeurisme) se délecteront de ces images apocalyptiques si bien reproduites. Comment ne pas jouir en effet du spectacle de ces tableaux eschatologiques où l'on voit des tornades géantes balayer les États-Unis, des marées titanesques engloutir peu à peu Saint-Malo ou encore des eaux submergeant littéralement la Hollande à la suite d'une rupture de digue ? Superbe esquisse également lorsque le deuxième tome nous invite à un étonnant voyage aquatique sur ce même pays recouvert par les océans et qui voit poindre dans cette étendue maritime quelques sommets d'anciens buildings, icebergs d'un autre temps... Nous pourrions nous réjouir de ces tableaux esthétisants si nous n'aspirions qu'à jouir de leur dimension formelle (les eschatologies m'ont toujours paru plus éclatantes que les démiurgies), mais il conviendra de se rappeler qu'ils demeurent avant tout l'expression d'un avenir plausible, lequel se prête déjà moins à la contemplation désintéressée... En effet, derrière le décorum de ces peintures et du struggle for life qui en découle, c'est le tableau inénarrable de la bêtise et de la crasse humaines qui s'exprime dans toute sa magnificence : alors que le monde s'enfonce inexorablement dans le chaos, tant sur le plan environnemental, économique que sociétal, notre humanité s'évertue à épuiser ses dernières forces dans ce même modèle productiviste, celui-là même qui l'a inexorablement conduit à sa perte en épuisant les ultimes ressources encore exploitables. Ligny nous décrit ainsi une humanité incapable de se projeter au-delà de ses impératifs immédiats, ou supposés tels, montrant combien cette dernière est décidément bien handicapée par une myopie galopante. Ce tableau témoigne en ce sens d'un ultime pied de nez à une société consumériste qui n'oserait prendre le pari d'une quelconque remise en question, engoncée qu'elle est dans sa mauvaise foi, à l'instar d'un George Bush père décrétant impérieusement en 1992 que "le mode de vie des Américains n'est pas négociable". En témoignent également ces inners d'Exodes, nantis décatis et vieillissants qui oeuvrent dans leurs enclaves surprotégées à d'obscurs desseins visant à leur prêter une hypothétique immortalité, tandis que l'humanité se meurt à l'extérieur... Alors, si les dernières pages du triptyque invitent à penser qu'il est manifestement temps pour l'espèce humaine de tirer sa révérence sur cette petite planète bleue au profit d'une autre espèce dominante appelée à lui succéder, certains lecteurs font le pari inverse, faisant remarquer qu'il subsistera toujours un ultime survivant pour nous conter ladite fin du monde...

Narration

La Trilogie écologique s'étend sur trois périodes fort distinctes et chacun des tomes peut se lire indépendamment. On ne saurait toutefois que trop conseiller la lecture du triptyque dans l'ordre de parution, afin d'offrir à cette fresque climatique la cohésion attendue. Si les deux premiers opus ont une construction similaire, le dernier se démarque en revanche sur plusieurs points. En effet, les deux premiers volumes mettent en parallèle plusieurs récits principaux, lesquels ne manquent pas de se rejoindre in fine. Les protagonistes s'avèrent de facto nombreux, de l'ordre de la demi-douzaine pour chaque tome. Les différents chapitres sont néanmoins toujours très bien construits, montrant s'il le fallait la parfaite maîtrise du découpage narratif du texte et la parfaite intelligibilité de l'intrigue qui en découle. Les chapitres sont brefs, le style incisif, épuré et empreint d'un réalisme qui vient renforcer la crédibilité de cette eschatologie. Les péripéties s'égrènent à un rythme endiablé, notamment pour le deuxième opus, mais sans jamais nuire pour autant à l'épaisseur des personnages. Le parti pris consistant à choisir un nombre respectable de protagonistes et de les mettre dans des situations variées s'avère gagnant. Ligny peut ainsi explorer une diversité de situations, multipliant les points de vue et les scenarii permettant au lecteur de regarder le monde courir à sa perte, tant sous le regard des inners, les nantis, que celui des outers, la multitude livrée à elle-même. Le dernier tome, quant à lui, se concentre sur un seul récit principal que se partagent deux ou trois protagonistes tout au plus. La pagination est également revue à la baisse, ne cherchant pas à rivaliser avec celle de ses prédécesseurs et notamment le premier. La tonalité est moins démonstrative, moins éclatante, moins enjouée aussi. Elle s'intériorise davantage, psychologisant plus amplement des personnages dont nous partageons plus secrètement l'intimité, au point de laisser parfois la trame narrative en retrait. Et ce troisième opus supporte mal la comparaison sur ce terrain avec les précédents. Ligny semble parfois plus préoccupé par les relations érotico-sentimentales de ses personnages que par leur quête, faisant de Semences un roman glissant insidieusement vers le young adult. Le contexte climatique semble servir de prétexte au déploiement émotionnel des trois protagonistes, au fur et à mesure de leurs rencontres et de leur adaptation aux nouvelles aires traversées. Une réelle rupture avec les tomes précédents et un parti pris de l'auteur revendiqué, lequel témoigne ailleurs de son réel attachement pour ce jeune couple. À noter également quelques dialogues emprunts d'une coloration professorale, voire moralisatrice, qui pourront surprendre le lecteur. Fort heureusement, rien de vraiment préjudiciable au bon déroulement général de l'intrigue. La narration de ce troisième opus opère ainsi un rétrogradage sévère, abandonnant la dynamique survoltée des tomes précédents pour lui substituer une narration moins dialoguée, plus contemplative, où les descriptions prennent littéralement possession du roman. Ligny parvient sur l'ensemble du triptyque à dresser un écosystème d'une amplitude et d'un réalisme enthousiasmants où les passages narratifs mettant en scène les divers dérèglements climatiques sont parmi les plus probants. La beauté des paysages traversés est magnifiée par une poésie du verbe qui opère avec une réelle maestria. Ligny double cette dimension formelle d'une approche scientifique rigoureuse, s'étant notamment appuyé sur les travaux de la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte et de son équipe. Sa documentation est solide et prend en compte les simulations et projections des professionnels du secteur. Il est vrai que depuis la parution d'AquaTM, une décennie s'est écoulée, laissant au sieur Ligny le loisir de peaufiner son sujet ! L'auteur nous livre ainsi un road movie sérieusement documenté, aux couleurs flamboyantes, au verbe ciselé et aux personnages finement élaborés.

Lecture

Ligny est assurément un acteur majeur de la scène francophone de la science-fiction, et probablement l'un des plus engagés politiquement parlant. La trilogie climatique lorgne indiscutablement du côté de l'anticipation sociale. Bien lui en fait. Ligny propose une lecture acerbe de nos sociétés occidentales modernes aux comportements grégaires, en évitant fort heureusement les facilités dénonciatrices propres au genre parfois. Il évite ainsi l'écueil de la moralisation, se contentant de décrire des situations suffisamment explicites par ailleurs, afin de se concentrer sur l'intrigue. Attitude toute bénéfique. Tout au plus pourra-t-on reprocher de-ci de-là une tendance sous-jacente à stigmatiser le colon occidental responsable de tous les maux, coupable tout désigné, en opposition aux victimes tout autant désignées que sont les pays en voie de développement. Certes, l'histoire contemporaine semble manifestement lui donner raison, mais on se gardera bien toutefois de certains schémas réducteurs. On ne manquera pas en ce sens de se référer aux très éclairants et brillants ouvrages de référence que sont Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie et De l'inégalité parmi les sociétés : Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire (prix Pulitzer en 1998) du biologiste évolutionniste, physiologiste et géonomiste américain Jared Diamond, afin de tenter de saisir la complexité des mécanismes en jeu concernant les raisons de l'exploitation outrancière par l'homme de son milieu. Derrière la thématique centrale de la fiction écologique lignyenne se retrouvent donc l'impuissance des politiques occidentales, la toute-puissance des multinationales, la montée des extrémismes, la dichotomie entre inners et outers, thèmes chers à l'auteur. À la lecture du triptyque, on ressort quelque peu secoué... Il nous faut en effet partager les affres sans nom d'une humanité livrée à elle-même et condamnée à des lendemains toujours plus sombres. L'univers de cette apocalypse annoncée est suffocant, poisseux, moiteux, ténébreux et cauchemardesque jusque dans ses moindres recoins. On se surprendrait presque parfois à solliciter certains cercles infernaux de Dante comme aires de repos et de répit... Les fins du monde ne sont jamais très enthousiasmantes, mais celle-ci peut-être encore moins que les autres. Exodes n'est pas sans rappeler d'ailleurs le Mad Max : Fury Road de George Miller : violent, endiablé, suffocant et sans espoir. Certains paysages lignyens rivalisent en ce sens de beauté mortelle avec les déserts du Wasteland du réalisateur. Cette trilogie est ainsi une bien belle dystopie, laquelle enfonce des portes ouvertes ne manqueront pas de souligner certains. Elle s'avère être pour nous une lecture ô combien salvatrice en ces temps de réchauffement climatique. Une vérité d'évidence, certes, mais qui paradoxalement ne semble guère secouer nos habitudes, comme si nous portions déjà en nous ce petit gène de boutefeu, attendant impatiemment la petite étincelle... Faut-il rappeler en ce sens que notre biodiversité compte quelque 8,7 millions d'espèces vivantes et que d'ici la fin du siècle, environ la moitié aura disparu ? Rapporté à une échelle plus immédiate, cela revient à dire qu'environ cent quarante espèces disparaissent de la surface de la Terre chaque jour... On invitera le lecteur avisé à se procurer l'excellent Baraka de Ron Fricke, film documentaire édifiant et d'une beauté toujours inégalée vingt ans après sa sortie. Que reste-t-il in fine de cette sombre et macabre dystopie ? Une eschatologie esthétisante et hypnotisante sur certaines pages, pleines de furie et de tempêtes. Un mécanisme sur l'effondrement sociétal parfaitement mis en scène. Une lucidité sans équivoque sur le comportement grégaire de cet étrange animal qu'est l'homme. Et accessoirement un plaisir de lecture intact, au terme de ces quelque 1700 pages.

Le Fictionaute


Dans un futur proche (2030), les activités humaines ont suffisamment déréglé le climat planétaire pour que les catastrophes écologiques s'enchaînent. Raz-de-marée, tornades, tempêtes, inexorable montée des océans et fonte des glaces polaires, désertification du continent africain, etc. La race humaine vit en sursis dans un monde en pleine déliquescence.

Certains nantis çà et là tentent de pérenniser leur mode de vie obsolète en se regroupant dans des enclaves surprotégées, suréquipées et d'un luxe futile. Le gros de la population mondiale végète quant à lui dans des agglomérations de taille variable, selon des modèles branlants qui ne sont plus adaptés aux bouleversements apportés aux écosystèmes mourants. Bien sûr, une petite fraction de hors-la-loi en tous genres pillent et rapinent les miettes de la périphérie des cités occidentales. Les populations autochtones s'en sortent parfois un peu mieux, en réadaptant les recettes ancestrales et en repoussant le consumérisme délétère du capitalisme.

Les puissantes multinationales d'antan qui avaient bâti leur fortune et leur mainmise sur les marchés financiers en se basant sur les pétrodollars ont coulé ou se sont reconverties dans les énergies renouvelables. Ce qui attise leur cupidité maintenant c'est l'eau... La denrée irremplaçable à la survie du genre humain et de toute la planète.

Justement, une nappe phréatique est découverte sous les pieds du peuple du Burkina-Faso, le "pays des hommes intègres". Les loups aiguisent leurs crocs : quelle aubaine ! Une réserve exploitable à peine défendue par une armée étique et une population qui se meurt. C'est sans compter sur la détermination de la présidente Fatoumata Diallo Konate. En faisant appel à une ONG pour l'aider à démarrer le forage qui permettra de sauver ce qui reste de son peuple, la digne femme sera secondée malgré elle par sa mère, grand prêtresse bangré. Les pouvoirs occultes de cette dernière ne seront pas de trop pour bouter l'ennemi hors de la place.

Premier volet d'une trilogie très noire d'anticipation catastrophiste, Aqua TM colle le frisson au lecteur un peu averti des dangers de ce siècle. Quant au doux rêveur qui prendrait les hypothèses de départ de l'auteur pour des affabulations pessimistes, il ne manquera pas d'être séduit par le style fluide et acéré à la fois, et par le soin apporté aux personnages et à l'intrigue.

Au départ il faut un peu s'accrocher tant le découpage des premiers chapitres, rapide, avec des actions "coup de poing" et des personnages chocs tisse une trame complexe. Mais ce découpage très cinématographique sert le propos et permet d'instaurer un rythme captivant d'emblée. Le premier tiers du livre sert à mettre en place les personnages forts et le noeud de l'intrigue, le reste du récit permettant de développer plusieurs aspects et beaucoup de péripéties. On s'attache à quelques personnages principaux, en particulier au couple improbable des deux occidentaux envoyés par l'ONG pour forer au Burkina. La française (Laurie) et le néerlandais (Rudy) sont liés par leur mission, et par très peu d'autres choses. L'auteur nous épargne la romance à deux sous qui aurait pu découler de leur antagonisme. Ce dernier est très stimulant et instaure une analyse piquante sur deux conceptions différentes de l'aide humanitaire, dépourvue de tout angélisme. On peut reconnaître une perception assez juste de ce qui pousse certains occidentaux à s'y jeter corps et âme : générosité, humanisme, certes. Mais aussi opportunisme, recherche de sens dans une existence auto-centrée, et également séquelles d'une société judéo-chrétienne ayant mal digéré son passé colonialiste. Sur ce sujet notamment, un beau malentendu émaille la scène où les deux humanitaires arrivent au Burkina et sont reçus par une délégation d'officiels incluant la présidente. Rudy et Laurie mettent un temps avant de comprendre que les efforts faits pour les accueillir ne sont pas le fruit de la corruption endémique des élites africaines (même si cette dernière est une réalité). Ce petit coup de griffe de l'auteur est bienvenu, tant il est vrai qu'il ne présente pas ses personnages comme des héros mais bien des êtres humains, ambigus, faillibles, plausibles en somme.

Un des autres aspects très plaisants que l'auteur sait développer avec bonheur est la partie occulte de l'histoire. D'un côté, on a les deux Burkinabés qui évoluent dans le monde mystérieux de la sorcellerie. Très documentées, et épiçant le récit de manière agréable, les descriptions des rites et de la philosophie qui sous-tendent le bangré sont fascinants. De l'autre, symétriquement et ironiquement érigé en miroir déformant, un diable très occidental (le rejeton malformé d'un clonage humain raté) a été inventé par l'écrivain, qui se permet là avec un humour grinçant de donner son avis à peine déguisé sur tout ce que la science fait autour de la procréation. La lutte qui s'instaure entre la prêtresse et l'antéchrist de pacotille est bien vue et mène à un dénouement savoureux.

Enfin, vous l'aurez compris, ce thriller SF très noir d'anticipation vaut le détour. Affaire à suivre puisque deux autres livres composent la trilogie.

Marion Godefroid-Richert


Année 2030. Le problème de la terre est celui... de l'eau. Aussi la découverte d'une immense nappe phréatique dans le sous-sol du Burkina Faso excite-t-elle quelques convoitises radicalement contradictoires : d'un côté, le gouvernement burkinabé, avec à sa tête Fatima Konaté, souhaite exploiter cette nouvelle richesse en faveur de la population. Laurie et Rudy, membres d'une association européenne, sont chargés de convoyer le matériel nécessaire à cette belle idée. De l'autre côté, un industriel aux dents longues, Fuller à la tête de sa multinationale Resourcing, revendique la propriété de cette nouvelle richesse et son exploitation dans un but moins... partagé, en faveur du consommateur américain et avec l'aide de la CIA, si besoin était. Une opération commerciale dont le nom de code, AquaTM, donne son titre au bouquin.

Autour du problème essentiel de l'eau, Jean-Marc Ligny nous met en présence de la lutte entre le bien et le mal, version aquatique. Le scénario d'AquaTM est celui d'un roman d'anticipation, avec ce "virtual companion", au vocabulaire riche de 75 000 mots et destiné à remplacer un membre de la famille disparu, avec les clones ratés comme Tony Junior atteint du syndrome de Dolly ou encore une startup de biotech, créant des virus dérivés de l'anthrax, à destination des seuls Noirs ! L'auteur livre également de belles descriptions du désert ou du code d'honneur en vigueur parmi ses habitants, renforcés par une superbe citation de Saint-Exupéry.

Au détour des pages, on croisera successivement quelques miliciens nazis, des pratiquants de la magie bangré, des apôtres de la Divine Légion, une secte ringarde et raciste au parfum de KKK. Avec parfois des tsunamis politiques surprenants comme celui qui touche les États-Unis, appauvris par la guerre contre le Mexique qui dénonçait l'ALENA. (Rappelez-vous cet accord de libre échange nord-américain, dont le bilan est aujourd'hui accablant pour les Etats-Unis notamment : multiplication par cinq du déficit commercial avec le Mexique et le Canada, augmentation du chômage de 700 000 personnes.) Mais aussi une NSA qui, face à la diminution de ses crédits, n'hésite pas à vendre des informations aux Chinois ou encore à faire exploser ses propres agents !

Le lecteur est en présence d'un bouquin qui lui prendra quelques soirées, puisque l'ensemble compte plus de 700 pages. Mais, arrivé à la fin, la conclusion est limpide : la lecture est facile, prenante et rythmée. Les chapitres courts et bien dosés entre les différents plans de cette histoire (Europe, Afrique, Amérique), ainsi que les scènes d'action, contribuent au rythme soutenu de l'ensemble. Une histoire d'amour, entre Laurie la courageuse et Abu, le fils de la présidente du Burkina, distraira les lecteurs.

Un petit regret : le manque d'informations sur l'eau. La question de l'approvisionnement en eau est extrêmement préoccupante, puisqu'il faut aujourd'hui 3 800 km3 pour faire face aux besoins annuels des terriens. Or de nombreuses nappes s'épuisent face à une consommation qui a explosé : les Européens consomment ainsi huit fois plus d'eau douce pour leurs usages quotidiens que ne le faisaient leurs grands parents ! Et puis un roman, bien écrit comme celui de Jean-Marc Ligny, est le support idéal pour en apprendre plus sur le sujet.

Pour conclure cette chronique, j'aurais volontiers suggéré à l'auteur de ne pas faire de publicité à Google, qui doit 1,6 milliard au fisc français, et qui pratique l'équilibrisme de haut vol pour favoriser l'évasion fiscale de ses bénéfices, prenant ainsi dans la poche des contribuables français le bien commun auquel ils ont droit.

Un bon livre qui ne manquera pas d'entraîner, avec plaisir, son lecteur mais qui aurait sûrement gagné à être doté d'un squelette plus scientifique.

Marc Suquet

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