Les Chroniques de Durdane

Jack VANCE

Gallimard, 2011
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Patrick Dusoulier et Arlette Rosenblum



Voici la réédition en un seul volume d'une trilogie classique de Jack Vance qui date du début des années 70. Soit une planète lointaine peuplée d'êtres humains, quelques milliers d'années après la grande migration spatiale qui a peuplé l'univers. Cette planète, Durdane, est constituée de trois grands continents. Parmi eux, le Shant, formé de quelques dizaines de cantons qui chacun vivent sous leurs propres lois. Un seul homme chapeaute l'ensemble de ces cantons et est chargé de faire régner l'ordre : c'est l'Anome, l'Homme Sans Visage dont nul ne connaît l'identité. Pour exécuter sa tâche, un système très simple : chaque habitant du Shant se voit à l'adolescence équipé d'un torque, un collier qui comporte un système explosif, ainsi qu'une codification extérieure colorée qui indique l'appartenance du porteur à un canton, à une caste et à une profession. Si l'individu enfreint la loi à laquelle il est soumis, l'Anome fait exploser son torque. Même pour des raisons d'une grande futilité, chaque homme ou femme du Shant peut donc perdre la vie à chaque instant, joug très lourd à porter bien que garant d'une belle paix sociale...

Un beau jour naît au milieu de la communauté des Chilites le jeune garçon Mur, de la rencontre de sa mère Eathre, une prostituée et d'un musicien de passage, le druithine Dystar. Chez les Chilites, les femmes sont réduites en esclavage et les jeunes ne peuvent choisir leur destin, ni même leur nom. A douze ans, Mur va se révolter contre cet état de fait, s'enfuir de chez lui et aller plaider la cause de sa mère auprès de l'Homme Sans Visage. Désormais, il prendra le nom de Gastel Etzwane, et sur sa route il rencontrera bien des méandres avant d'atteindre son objectif... ou presque. Voilà pour le premier livre, L'Homme Sans Visage.

Dans le deuxième tome, Les Paladins de la liberté, Etzwane qui est devenu un grand musicien va devoir prendre les rênes du pouvoir, bien qu'à contrecoeur, afin de défendre le Shant contre des hordes de guerriers sauvages, les Roguskhoïs. Ces derniers, êtres à peine humains au faciès grossier et à la musculature puissante, tuent tout homme se mettant en travers de leur chemin et violent impitoyablement toute femme passant à leur portée, l'engrossant par là même de toute une portée de mini-sauvages. Un désastre. Il va falloir lever une armée, fédérer les cantons, passer outre les différences pour unifier les efforts. Un défi que le jeune homme relève avec plusieurs hommes exceptionnels, et avec un objectif plus ou moins avoué : supprimer l'Anome, instituer une république à l'intérieur du Shant, goûter à la liberté.

Dans le troisième et dernier tome, Asutras, Etzwane et son mystérieux compère Ifness s'en vont sur le continent du Caraz, peuplé d'hommes et de femmes sauvages afin d'élucider le mystère des Roguskhoïs. Qui sont-ils, d'où viennent-ils ? Par qui ont-ils été créés ? L'enquête sera périlleuse et mènera le héros aux confins de la Galaxie. Reverra-t-il un jour sa troupe de musiciens itinérants ?

Une vraie saga, bien écrite et largement décrite. Le jeune héros est assez raisonnablement doué, ardent et droit pour séduire le lecteur pétri de littérature fantasy de qualité. Quand on est passé depuis un certain temps à côté de l'oeuvre de l'un des fondateurs du genre, il est plaisant de s'y frotter par le biais d'une épopée bien construite (là je parle pour moi : croyez-le ou pas c'est le premier ouvrage de Jack Vance que je lis). L'écriture est fluide (beau travail de traduction), les personnages non caricaturaux, assez fouillés, même les secondaires. J'ai par exemple apprécié que le père du héros apparaisse de loin en loin dans le récit, mais que finalement jamais celui-ci ne franchisse le pas de se révéler à lui comme étant sa progéniture. C'est présenté dans le cours des événements de telle manière que c'est assez plausible, et cela étoffe le caractère de cet aventurier d'une petite faille séduisante, qui le rend très humain. Le rôle de l'émissaire terrien dans la vie du Shant est quant à lui très symbolique, et donne au récit une coloration en forme d'essai politique riche. La réflexion se développe alors autour d'un autre niveau d'interprétation plus subtil que le simple roman d'aventure. On y voit (j'y ai vu ?) une critique de l'arrivisme et de l'attentisme, ainsi qu'un regard contempteur sur la non-intervention au nom de l'auto-déterminisme populaire. Ambitieux, non ? Ce qui gagne en profondeur quand on y ajoute le fait que ce livre a été écrit il y a plus de quarante ans, et garde pourtant des airs étranges d'actualité. Finalement l'exercice démocratique dans les sociétés libérales occidentales n'en a pas encore fini de balbutier.

Enfin, je vous recommande la lecture de cet ouvrage, un classique à bien des titres.

Marion Godefroid-Richert

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