Mauvais coucheur

Carl HIAASEN

Les Deux Terres, 2014
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Yves Sarda



Andrew Yancy, enquêteur de la police de Miami, accumule les revers à cause de 1) sa probité (peu candide), 2) son esprit chevaleresque, 3) sa grande g... Ce qui lui vaut de se faire recaler de sa première puis de sa seconde brigade avant de finir par échouer dans un placard déprimant : le voici devenu contrôleur sanitaire. Il devient la bête noire (si on peut dire) de tous les restaurateurs de son canton à force de vérifier méticuleusement la tenue de toutes les cuisines à portée de sa lampe de poche et de refuser tout aussi scrupuleusement tout pot-de-vin. Bien sûr il ne rêve que de réintégrer ses anciennes fonctions... L'occasion lui est offerte de se racheter : débarrasser le shérif de son comté d'un fort encombrant bras repêché par un couple de touristes pendant une sortie en mer. Bien sûr, le flic ne peut pas s'empêcher de vouloir pister le crime. Mais en période pré-électorale, un assassinat crapuleux un peu spectaculaire et non résolu fait mauvais effet dans une campagne. S'ensuit un intéressant enchaînement de circonstances qui conduit Andy, son amoureuse et un ouragan de taille respectable à poursuivre l'enquête en plein coeur des Bahamas, le joyau des Caraïbes. S'y mêleront plusieurs personnages d'horizons divers : un singe, une prêtresse vaudoue senior érotomane, un bandit manchot et sa dulcinée plantureuse, etc. Qui croirait qu'une arnaque à l'assurance pourrait avoir des ramifications aussi insolites ?

Hein ? Mais non je n'ai pas "spoïlé" le bouquin. Il faut voir comment les péripéties s'enchaînent ! Dans une mécanique gentiment loufoque bien huilée qu'on connaît à cet auteur sympathique, son énième anti-héros attachant se démène entre les ennuis que lui apportent son caractère entier et son sentimentalisme. J'ai apprécié, comme d'habitude, la manière dont Carl Hiaasen pourfend un vilain contempteur de la Nature (la majuscule, c'est parce que l'écrivain est un adorateur des bêtes sauvages et de paysages magnifiques). Le voisin de son enquêteur malchanceux est en effet un affreux promoteur cupide et sans-gêne, et il va s'en prendre plein la poire et le portefeuille pendant tout le roman. Ca fait plaisir à pas cher. Pour le reste, un agréable one shot, pas exceptionnel cependant. Après un détour par la littérature jeunesse assez réussi (voir la chronique publiée sur Chouette dans nos archives) qui lui a permis de réaliser quelques belles oeuvres mais où il a dû pacifier son écriture et l'édulcorer quelque peu, Carl Hiaasen peine à retrouver le mordant réjouissant qui faisait une partie de son charme au début de sa carrière. Son personnage du Gouverneur à lui seul était une anthologie du politiquement incorrect au service de la cause écologique. Ici, toujours la même préoccupation vertueuse sur le respect de l'environnement, mais moins de combativité. L'âge, peut-être ? Au début, on veut "Changer Le Monde" n'est-ce pas ? Et puis après on le change autour de soi... Ici le personnage principal se résigne à faire des demi-justices et quelques compromis avec ses principes pour sauvegarder ce qu'il estime être le plus important. Plus de souplesse avec la même droiture tout en conservant une belle éthique personnelle. Du coup le discours garde de la conviction mais la démonstration perd en puissance. Ma foi ce roman reste cependant tout à fait agréable à lire, même si ce n'est pas le premier que je recommanderai de cet auteur.

Marion Godefroid-Richert


  

Chouette

Carl HIAASEN

Gallimard, 2010



Le jeune Roy Eberhardt vient d'arriver du Montana. En fait il vient d'un peu partout et de nulle part : en dix ans, lui et ses parents ont déménagé huit fois ! Mais là, ils sont installés en Floride, et ça craint. Pas de montagnes, un lycée dans lequel il fait une fois de plus figure de pièce rapportée, ce qui signifie très souvent pour les petites brutes tortionnaires qu'il est le postulant idéal au titre de souffre-douleur de l'année. Quand le plus bête et le plus gras d'entre eux, Dana Matherson, décide de lui faire sa fête à bord du bus de ramassage scolaire, c'est pourtant pour le plus grand bien de l'adolescent. Qui aurait dit qu'une tentative de strangulation amènerait Roy à connaître des hurluberlus dignes de devenir de vrais amis ? Des péripéties s'enchaînent alors, pieds nus, en vélo, sur la thématique des crêpes et des chouettes de terrier...

Carl Hiaasen est un heureux compère. Grand amoureux de sa Floride natale, il égrène au long de ses romans un chapelet fait de personnages hors du commun, attachants car rebelles, excentriques, droits à leur manière, et militants activistes de la cause des écosystèmes. Certains de ces personnages sont récurrents (on se souviendra, pour ceux qui connaissent, du gouverneur de Pêche en eaux troubles et De l'orage dans l'air, entre autres) et d'autres non. Ici il nous livre un one-shot estampillé jeunesse de qualité, belle camaraderie, des méchants qui perdent, des p'tites chouettes sympas qui gagnent grâce à leurs champions. Attention, on n'est pas dans la bibliothèque verte, c'est du vrai polar pour "djeuns", avec des situations sociales pas drôles et des vilains qui se contentent d'être de faux génies du mal, juste pervertis par la finance et l'appât du gain. Que des choses de la vraie vie, racontées avec humour, abordables pour les adolescents sans mièvrerie. De quoi les changer du Clan des sept et de Fantômette sans plonger sur Jean-Bernard Pouy tout de suite. Un "chouette" cadeau à faire à vos ados. Ils en redemanderont sûrement...

Marion Godefroid-Richert

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