Un goût de paradis

Rob GUILLORY, John LAYMAN

Delcourt, 2011
Tony Chu, détective cannibale, T. 2



Alors qu'il résoud une enquête "à l'ancienne", Tony Chu fait la découverte des propriétés étonnantes du gallsaberry. Parti remonter une piste sur l'île de Yamapalu, il va se faire escroquer, tirer dessus, mettre la tête dans les toilettes, pas forcemment dans cet ordre.

Il y a quelque chose de particulièrement délicieux à essayer de suivre le cheminement d'idées de John Layman. Le premier tome de Tony Chu faisait vivre au héros quelques aventures disparates apparemment sans rapport les unes avec les autres. Dans ce deuxième tome, nous avons une enquête en cours, avec un prologue et un épilogue. John Layman réussit à articuler l'intrigue autour d'éléments loufoques que rien ne relie. Les lecteurs attentifs remarqueront plusieurs détails présents dans le premier tome. L'auteur réussit à prendre des éléments totalement secondaires d'un tome précédent puis les injecte différemment dans un autre tome. Pour le lecteur lambda, les idées semblent bien trouvées. Pour le lecteur qui prend la peine de relire le tome précédent, cette forme d'écriture en vient à caractériser cette série.

Un frère voulant réussir dans la cuisine du poulet (celui-ci étant prohibé par le gouvernement), un chef de tribu obnubilé par la réussite économique de l'île, un coq considéré comme "sacré" : tels sont les personnages que va rencontrer notre détective cibopathe. Qu'ils soient juste dérangés ou shizophrènes, les traits sont si accentués qu'on ne peut que rire des situations. Cette galerie de personnages déjantés met au second plan Tony Chu, mais le déroulement de l'action va permettre que le lecteur ne s'aperçoive de rien. Toutes ces particularités vont faire de Tony Chu une série grand-guignolesque où le loufoque se mêle à l'action.
Rob Guillery suit le même chemin que son collègue. S'il faut accentuer certains traits des personnages, le mot "doux" a été enlevé de son dictionnaire. A l'instar des caractères, le deuxième tome rassemble des personnages dont les traits évoquent une caricature de la réalité : femme à la poitrine débordante, nain au teint maladif, shérif ressemblant à un vieux-beau des années 90. Si ça ne vous suffit pas, le tome parle sans cesse de nourriture. les plats présentés pourraient donner faim, mais ils sont dessinés de telle façon que la chimie ne fonctionne pas. Ils semblent au mieux, insipides.

Ce deuxième tome de Tony Chu permet de découvrir tout le potentiel du duo Layman-Guillery. La série a récemment reçu un Eisner Award amplement mérité. L'écriture permet de considérer chaque tome comme un one-shot, mais des indices montrent que l'intrigue évolue, comme les personnages. L'humour omniprésent dessert le personnal principal, faisant du personnage principal un anti-héros sympathique, voire pathétique. Une série à déguster dès la première bouchée.

Temps de livres


  

Goût décès

Rob GUILLORY, John LAYMAN

Delcourt, 2010
Tony Chu, détective cannibale, T. 1



L'inspecteur Tony Chu et son collègue John Colby sont en planque devant un magasin abandonné. Celui-ci servirait de couverture à un restaurant de poulet, viande interdite par le gouvernement suite à une grippe aviaire particulièrement virulente. Les deux inspecteurs attendent ceux qui font le marché noir. Mais Mason Savoy de la R.A.S (Répression des Aliments et Stupéfiants) contrecarre leur projet. A la place, il leur permet d'aller déguster du poulet "aux frais du gouvernement". Alors que Tony prend sa première cuillerée de soupe, il ressent un crime. Car Tony est cibopathe, il est capable de retracer la nature, l'origine voire les émotions de ce qu'il mange...

Tony Chu, détective cannibale est un comic-book à part. Au lieu de raconter une enquête policière routinière, les auteurs ont inventé un monde sous la coupe d'un gouvernement autoritaire, suite à une grippe aviaire. Tony Chu, inspecteur pointilleux, évolue dans ce monde. Son "don" va lui permettre d'être promu à la R.A.S, division des crimes spéciaux. Un don bien particulier puisqu'il est obligé d'ingérer pour remonter la piste. Le scénario aurait pu se répéter ad nauseam, mais au lieu de cela, les histoires se diversifient et permettent de découvrir un monde déjanté. Les situations souvent grand-guignolesques permettent de rire de Tony et de sa peu ragoûtante habitude à tout mettre en bouche.

S'il fallait retenir deux personnages, ce serait Tony et Mason Savoy. L'inspecteur Tony Chu est malingre, pointilleux, peu sûr de lui, au point de bafouiller devant une femme. Il accepte mal son don qui le fait mal voir de ses collègues. L'agent Mason Savoy est tout le contraire. Grand et massif, il est toujours bien habillé, porte monocle et s'exprime d'une façon calme et claire. Selon lui, la cibopathie, "est un modeste moyen de défense contre un monde qui peut être abominablement cruel et terriblement violent". Mais sous cette façade se cache un être violent et efficace qui va jusqu'au bout de ses convictions.

Aussi laid soit le monde inventé par John Layman, Rob Guillory l'a dessiné. Un univers où le critère de "beau" n'existe pas. En effet, rien n'est beau ou joli. Tout le dessin est exagéré, permettant de se détacher de cette sombre réalité. Un trait proche de la caricature, mais qui n'oublie pas qu'un personnage de bande dessinée doit s'exprimer. Du côté des cadrages, la cibopathie va permettre quelques originalités comme des gros plans ou cette planche de Tony qui "ressent" les victimes. Le dessin, les cadres, permettent de faciliter la lecture, d'en accentuer l'humour.

Premier tome de Tony Chu, Goût décès use d'un humour corrosif qui vise aussi bien le gouvernement que les institutions ou les fils à papa. Notre héros essaye d'avancer malgré un don encombrant. Après quelques haussements de sourcils, vous allez rire aux péripéties de notre agent de la R.A.S. Si ce livre est recommandé aux lecteurs avertis, il ne vous laissera pas sur votre faim.

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