Mojo

RODOLPHE, Georges VAN LINTHOUT

Vents d'Ouest, 2011



Mojo, ça veut dire tout plein de trucs : c'est une sauce des Canaries, un site de musique en ligne, le charme incommensurable d'Austin Power devant qui succombe toute nana passant à la portée de son extraordinaire pouvoir sexuel et enfin, ici, plus simplement, le signe sous lequel on est né, la bonne étoile.

Slim Whitemoon, guitariste dans le Mississipi, part à la conquête du monde. En sautant dans un train, il rencontre son premier ami, Tom Parker. C'est ensuite Chicago, la crise de 1929, le racisme anti-Noirs des Etats-Unis et surtout les innombrables talents musicaux rencontrés sur sa route.

Bon, c'est sûr, l'histoire du Noir américain qui chante sa misère à travers les Etats-Unis, c'est pas, comment dire, franchement original. Le sujet, on a l'impression de l'avoir côtoyé quelques dizaines de fois dans un livre, un film ou même une BD. Rien de nouveau donc dans le sujet de Rodolphe. Mais on se laisse prendre par l'histoire de Slim Whitemoon, un perso entièrement créé par l'auteur puisque la postface de l'album nous signale que l'homme n'a jamais existé. Son parcours est si courant pour des centaines de musiciens de cette époque, qu'il a tout de même presque existé, confie Rodolphe.

Les musiciens rencontrés, sont eux authentiques : Blind Lemon, un des chanteurs les plus populaires des années 1920 dont la mort est probablement due à une crise cardiaque dans la neige alors que l'artiste, aveugle, s'est perdu en plein hiver, Robert Johnson, dont la légende affirme que les progrès fulgurants en guitare sont liés à un pacte passé avec le diable ou encore Rice Miller le fameux joueur d'harmonica.

Le dessin de Van Linthout donne une idée de la tonalité de l'album : du N et B, pas gai ni triste non plus. Le blues quoi avec misère, les saouleries, le fric qui va qui vint... Un pays où, quand un musicien miséreux meurt, on remplace la croix qu'il n'a pas pu s'acheter par le manche de sa guitare ! Quelques dessins ici.

Un album plutôt agréable.

Marc Suquet


A la mort de son ami Charley, Slim Whitemoon décide de prendre sa vie en main et de se faire un nom dans le blues. Comme tant d'autres avant lui, il prend le train en marche, direction Chicago. Sur la route de la gloire, il rencontrera de grandes figures de la "musique du diable" et il mènera sa barque aussi bien que pouvait le faire un Noir de condition modeste dans l'Amérique des années trente à soixante.

Archétype du bluesman traditionnel, Slim Whitemoon rappelle, par son destin extraordinaire, celui d'un Son House qui, tombé dans l'oubli, connut de nouveau l'éclat des projecteurs à la faveur du "blues boom" des années soixante. Tout est bien vu dans cet album. L'ambiance des champs de coton, des juke joints, des trains de drifters, du chicago de la "belle époque" est parfaitement restituée. La petite histoire côtoie la grande, avec ses anecdotes que les amateurs de blues ne se lassent pas d'entendre : le pacte de Robert Johnson avec le diable, la mort tragique de Blind Lemon Jefferson sous la neige, l'usurpation d'identité de Rice Miller, la redécouverte des papys de l'American Folk Blues Festival, sorte de Buena Vista Social Club avant l'heure... Et pourtant, ce folklore ne cache pas la misère, la haine et le racisme d'où est né le blues.

Manifestement, les deux auteurs connaissent bien leur sujet, et savent partager leur passion sans aucun didactisme. Il y a l'art et la manière, en effet, de rendre accessible à tous ce qui, de l'extérieur, pourrait paraître assez ennuyeux. Ici, c'est très bien fait. Les paroles des chansons, traduites, sont bien amenées, ce qui n'avait rien d'évident. Même le double sens du terme "mojo" est parfaitement expliqué, avec précision et humour, sans que ce soit rébarbatif, bien au contraire.

On prend plaisir à voir apparaître, sous le crayon de Georges Van Linthout, des visages bien connus des aficionados. Mention spéciale à Blind Lemon, qui prend vie par magie, alors qu'il n'existe de lui qu'une malheureuse photo. Le défi était de taille, et il est relevé avec brio ! Quant au scénario de Rodolphe, il est parfaitement construit et livre une histoire captivante, empreinte d'humanisme et d'optimisme, qui donne le sourire malgré la dureté du propos. "Non, le blues n'est pas déprimant : c'est une musique faite pour se débarrasser de sa dépression." (Bob Brozman)

Louis Hervé

partager sur facebook :