Les Initiés

Thomas BRONNEC

Gallimard, 2015



"J'ai une armée avec moi. Si je veux, je les fais attaquer tous en même temps et adieu Colson. Mais si je chute, tout le monde chute avec moi..." (Antoine Fertel, p. 86)

A trente-six ans seulement, Christophe Demory est devenu directeur de cabinet de la très populaire ministre des Finances, Isabelle Colson, femme de gauche nommée à ce poste en raison de sa popularité par le nouveau président socialiste. Demory, "homme de l'ombre", cherche a s'étourdir dans le travail pour oublier le suicide inexpliqué de sa compagne, Nathalie Renaudier, brillante inspectrice des Finances, survenu il y a bientôt quatre ans. Et du travail, il n'en manque pas ! En effet, une nouvelle crise financière qui n'est pas sans rappeler celle de 2008 est sur le point d'éclater. Le Crédit parisien, la plus grande banque française, dirigée par Antoine Fertel, homme brillant, cynique et manipulateur, est au bord de la faillite. Ce dernier sollicite l'aide de l'Etat mais l'intransigeante Isabelle Colson s'oppose à ce que Bercy mette sur pied un plan similaire à celui de 2008, lors de la crise des subprimes. Demory est chargé de faire le go-between entre la ministre et le directeur du trésor, Daniel Caradet, lié de longue date à Antoine Fertel. Un directeur désireux de "sauver le Crédit parisien et sauver sa peau par la même occasion..." C'est alors qu'un nouveau suicide tout aussi inexpliqué va perturber Christophe Demory - et pas lui seulement - et le replonger dans un passé douloureux. Le suicide de Stéphanie Sacco, retrouvée morte dans la cour de l'hôtel des ministres à Bercy. Cette ex-inspectrice des Finances, collègue et amie de Nathalie Renaudier, était portée disparue depuis plus de trois ans. Toutes deux avaient naguère été chargées de rédiger un rapport sur le plan de sauvetage des banques françaises en 2008 - plan dont avait principalement bénéficié le Crédit parisien. Elles avaient été placardisées pour avoir rendu un rapport jugé trop critique et peu complaisant... Alors, que penser ? Stéphanie Sacco a-t-elle voulu faire passer un message ? Et à qui ? Christophe Demory va s'efforcer de comprendre...

"Il fallait se préparer à voir tanguer le navire." (p. 44)

Les Initiés est un polar financier. En ce qui me concerne, ce n'est pas le genre que je préfère... Oui, mais voilà, ce polar financier est écrit par un expert, Thomas Bronnec, qui avec son ami Laurent Fargues avait publié en 2011, Bercy au coeur du pouvoir. Une enquête fouillée, rigoureuse, passionnante. "Une enquête aux allures de roman", était-il écrit dans "Le Monde". Il ne restait donc plus qu'à écrire le roman. Comme Thomas Bronnec avait amassé "un matériau brut d'une incroyable richesse", il ne lui restait plus qu'à imaginer une intrigue... et côté intrigue, il s'en est plutôt bien sorti ! Intrigue solide, bien menée... personnages bien campés. "Mes préférés" ? La ministre Isabelle Colson et le banquier Antoine Fertel.

L'auteur précise : "Ce roman est une oeuvre de fiction. Les personnages ne sont que des constructions intellectuelles..." Il ajoute : " Le contexte politique et économique qui sert de trame à l'histoire ne doit en revanche rien au hasard..." Il a également déclaré avoir écrit "un roman du réel..." "pas un roman politique, ni roman à thèse". Il ne prend pas parti. Il se veut neutre, observateur et non juge. Au lecteur de se faire sa propre opinion, lecteur qu'il entraîne dans un univers très particulier où corruption, lobbying, jeux de pouvoir... sont monnaie courante. Il lui fait découvrir le cercle fermé des élites, des décideurs, leurs codes. Il lui fait découvrir dans ce très bon roman, bien noir, la caste des initiés ! Force est de reconnaître qu'ils n'en sortent pas grandis !

Une dernière remarque : ce n'est pas rien pour un romancier "quasi-neuf"* d'être publié dans la mythique Série Noire de Gallimard qui fête en 2015 son 70e anniversaire.

* Je vous conseille la lecture de La Fille du Hanh Hoa, collection Rivages/Noir, 2012.

Roque Le Gall


Inutile de revenir sur l'intrigue, si rondement et succinctement résumée par l'ami Roque. Ministère des Finances françaises, jeu politico-médiatico-financier, laminoir du pouvoir administratif, alliances idéologiques ou d'intérêt, etc. L'habitude de l'auteur de naviguer dans les salons à l'atmosphère feutrée où les énarques font et défont la politique de l'Etat est mise au service d'une histoire précise et hautement vraisemblable. Malheureusement d'ailleurs ! Car pour le pauvre clampin moyen amateur de série noire, qu'elle semble loin la possibilité d'insuffler un brin d'équité au sein des décisions prises par les caciques de la rue d'Ulm en accord avec les lobbyistes les plus acrimonieux des grands banques nationales... Ne serait-ce que la description du fonctionnement des cellules ministérielles : changement fréquent de tête (le ministre) mais quasi-inamovibilité des chefs de cabinet, puissance estimée à l'aune du nombre de travées occupées par les bureaux des susdits, influence tacite des autorités sur les rapports des hauts fonctionnaires censés les contrôler. Antienne aussi longtemps entendue : le "faible" niveau des revenus accordés à cette prétendue élite administrative qui ferait fuir les meilleurs dans le privé (les banques donc, ou bien les grands groupes industriels ou financiers) et ne retiendrait que les médiocres ? Enfin, tous les ingrédients sont réunis pour captiver le lecteur tout en déclenchant subtilement l'effroi devant ces pratiques, où jamais on n'aura autant eu l'impression d'une collusion inacceptable entre politiques et financiers.

Parlons du style du livre : extrêmement bien écrit, un vocabulaire ciblé accompagné de notes de bas de pages suffisamment claires pour suivre le discours général, en nombre suffisant, sans excès. On aime aussi la construction du récit, qui adopte au fil des chapitres le point de vue d'un personnage différent à chaque fois et qui jette ainsi un éclairage riche sur les péripéties. Un excellent cru que ce premier polar, fin et riche, accrocheur et instructif. Vivement recommandé !

Marion Godefroid-Richert


  

La Fille du Hanh Hoa

Thomas BRONNEC

Rivages, 2012



"Pendant une guerre, à chaque nouvelle expérience, chaque nouvelle attaque, chaque combat, on apprend quelque chose sur soi. Et ce ne sont pas forcément des choses qu'on a envie de savoir." (Bestor Cram, ancien marine)

Vingt ans après la chute de Saïgon, devenue Hô-Chi-Minh-Ville, la police est appelée dans un hôtel miteux, le Hanh Hoa. Le réceptionniste vient de découvrir le client de la chambre 211, affaissé dans un coin de la douche, le visage ou ce qu'il en reste collé au mur, un révolver auprès de la main droite... La victime, William Benzel, est un ancien GI. Une jeune femme, Lê, qui se trouvait avec lui dans la chambre, s'est enfuie. Elle a sauté par la fenêtre, probablement paniquée en voyant ce que Benzel avait fait...

Pas question d'étouffer l'affaire. La mort d'un Américain, "une mort violente" qui plus est, n'est pas une mort comme les autres. Pour l'inspectrice Thanh Hieu chargée de l'enquête, il s'agit d'un suicide... "mais on ne sait jamais." Quant à James Beck, le consul américain, lui-même ancien GI, "il ne la sent pas cette histoire" : "Et s'il y avait un dingue qui se mettait à liquider tous les vétérans américains de la ville ?..."

C'est ainsi que commence le roman de Thomas Bronnec, qui, a priori, n'est pas un auteur de fiction. Il est chef des Informations à France-Télévisions. Bravo le Ti-Zef ! En effet, Thomas Bronnec est brestois, qu'on se le dise ! Son opus précédent, Bercy au coeur du pouvoir ? Enquête sur le ministère des Finances, écrit en collaboration avec Laurent Fargues, un ami d'enfance, avait connu un certain succès. Succès mérité, selon nous. Sa connaissance du Vietnam l'a inspiré pour écrire La Fille du Hanh Hoa. Thomas Bronnec connaît bien ce pays et cela se sent. Il y a vécu, réalisé de nombreux reportages et documentaires (sur le massacre de My Lai, par exemple).

Tout sonne vrai dans ce roman. Tout d'abord, le cadre. "Saïgon la putain", comme l'appelaient les troupes du Nord. Une ville insolente, bruyante, pétante de vie, folle et indisciplinée. Ensuite, les personnages. D'un côté, les Vietnamiens, chaleureux et besogneux, pour la majorité desquels la guerre semble terminée depuis longtemps, même si un petit nombre est encore à la recherche d'un deuil impossible et pense que les héros de la guerre ont fait place aux affairistes. Quant à certains jeunes (les jeunes filles en particulier), ils aspirent à "un ailleurs", en Occident... D'un autre côté, les "ông tây", les étrangers, ici les vétérans américains, poursuivis par leur mauvaise conscience, encore hantés par la guerre, "la sale guerre", la première perdue par leur pays.

Mais attention ! La Fille du Hanh Hoa n'est pas simplement le portrait ? très réussi ? d'une ville, d'un pays, d'un peuple... C'est également un roman (policier ? noir ?) aux personnages tourmentés, à l'intrigue solide, bien construite, "embrouillée à souhait". Un puzzle très habile qui tient le lecteur en haleine jusqu'au dernier chapitre...

J'ai beaucoup aimé ce roman sombre, grave, haletant, oppressant, intelligent et bien écrit. Et très dérangeant ! J'ai particulièrement apprécié ce plongeon dans le passé avec les vétérans américains pour qui la guerre, tapie au plus profond d'eux, est prête à surgir au moindre prétexte. Ce roman dépaysant et très original sera ? espérons-le ? suivi de beaucoup d'autres... même si a priori ? répétons-le ? Thomas Bronnec n'est pas un auteur de fiction.

Roque Le Gall


  

Bercy au coeur du pouvoir - Enquête sur le ministère des Finances

Thomas BRONNEC, Laurent FARGUES

Denoël, 2011
Coll. Impacts



"Si curieux que cela puisse paraître, il n'y a jamais eu d'enquête pour cerner l'influence qu'exerce Bercy sur la vie politique et économique française... Beaucoup de nos interlocuteurs, au sein de l'administration, ont d'abord trouvé la démarche surprenante. Un inspecteur des finances pensait même que notre travail avait été commandé par le ministère lui-même..." (prologue)

"Bercy mène à tout, à condition d'en sortir." (les auteurs)

De l'argent, beaucoup d'argent. Des sommes considérables mais des chiffres brouillés. L'appât du gain... Des hommes d'influence, des rivalités, des luttes de pouvoir. Des batailles d'égo, des transgressions. Des deals. Des complicités, des réseaux, des clans, voire des "gangs". La "guerre"... Des mensonges, d'innombrables secrets. De lourds secrets. Un fonctionnement opaque.
Une forme de malédiction...
De petits meurtres entre amis...
Des cadavres dans les placards...
Et pour "résoudre l'affaire," deux fins limiers, Thomas et Laurent, amis depuis l'enfance.
Deux experts.
Deux infiltrés qui ont mené une enquête fouillée, rigoureuse... Près de 150 témoignages recueillis...
Mais attention ! Bercy au coeur du pouvoir n'est pas un polar, mais ça y ressemble ! "Une enquête aux allures de roman" (Le Monde). Un enquête menée tambour battant. Du rythme, de l'action, des anecdotes savoureuses, des personnages hauts en couleur... Le livre aurait pu s'intituler Bercy pour les nuls... On comprend tout... "Enfin un livre qui parle de Bercy sans faire bâiller ceux qui n'ont pas intégré l'Inspection des finances... (Le Canard Enchaîné, 13 avril 2011)
Bref, un livre très "mauvaisgenreux" qui mérite un triple A.

P. S. : Thomas Bronnec avait commis un premier roman prometteur, en 2001, Léo l'ivresse. "Une histoire d'amour belle et sombre, à la fois..." Il a d'autres romans dans ses tiroirs...


Roque Le Gall

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