Shibumi

TREVANIAN

Gallmeister, 2016
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anne Damour



La première partie de ce livre nous dresse le portrait de Nicholaï Hel, né d'une mère russe fantasque et d'un père allemand, élevé par un général japonais adepte du jeu de go qui transmettra à Nicholaï l'art de cultiver le "Shibumi, qui est compréhension plutôt que connaissance".

Fort de ces débuts chaotiques et toujours dans la recherche de ce Shibumi, Nicholaï va devenir un assassin hors norme avant de se retirer dans son château au Pays basque pour y prendre une retraite bien méritée. C'est là que le destin va le rattraper. En effet, Hannah Sterne, membre d'un groupe chargé d'éliminer des terroristes de Septembre noir, est poursuivie par la "Mother Company". Cette dernière, sorte d'hydre "supra-gouvernementale" financée par les grandes compagnies pétrolières et autres producteurs d'énergie, veut à tout prix empêcher cette élimination et y mettra tous les moyens dont elle dispose (et, vous vous en doutez, ils sont énooooormes) !

Autant j'ai pu trouver un certain plaisir dans l'écriture de Trevanian autant je n'ai pas du tout accroché à ce roman. Après une première partie plutôt plaisante sur qui suis-je, où vais-je et dans quel état j'erre, nous présentant le personnage principal de l'histoire, Nicholaï Hel, la deuxième partie tourne en rond, autour d'une pseudo-vengeance d'un des dirigeants de la Mother Company et de je ne sais combien de pages (beaucoup, je vous assure) sur la spéléologie, passion de Nicholaï... Mortel !

D'un héros (un tantinet macho, mais bon...) plutôt attachant, on passe à une caricature de mâle dominant, genre "même pas peur" qui se donne des allures de grand maître zen !

Dommage que ce roman n'ait pas démarré, il aurait pu sous la plume de l'auteur de l'extraordinaire, du formidable Incident à Twenty-Mile donner un bon thriller, mais là... flop !

Annecat


  

Incident à Twenty-Mile

TREVANIAN

Gallmeister, 2011
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos



"Il ne se passe absolument rien à Twenty-Mile. Et là, je te parle des jours où y se passe quelque chose." (p. 27)

Wyoming, 1898. Lieder, le détenu le plus dangereux de la prison d'Etat de Laramie, tue son gardien et entraîne dans sa fuite deux autres "grains de lune", appellation donnée aux fous criminels...

Twenty-Mile, petite bourgade surgie du jour au lendemain en bordure d'une voie de chemin de fer reliant la ville de Destiny à une mine d'argent située dans les montagnes et baptisée le Filon Surprise, se meurt un peu plus chaque jour. Les quinze derniers résidents n'occupent guère plus de cinq maisons. La bourgade ne s'anime plus que le samedi soir : le train qui descend la production hebdomadaire d'argent du Filon Surprise à Destiny y effectue un bref arrêt pour y libérer une soixantaine de mineurs, pour leur cuite de fin de semaine. Il les reprend le dimanche matin pour les ramener à la mine.

Un beau jour arrive un jeune homme, Matthew, qui porte sur une épaule un gros sac et sur l'autre un énorme fusil. Il va vite réussir à s'insinuer dans la petite communauté, séduite par sa gentillesse et son ardeur au travail...

Quelques semaines passent, sans histoire... C'est alors qu'apparaissent les trois "grains de lune" évadés. Ils ont tracé un sillon de violence à travers tout l'Etat et ont décidé de s'emparer de Twenty-Mile pour y attendre le prochain convoi en provenance de la mine d'argent. Ils sont prêts à tout, quitte "à faire du foutu putain de vilain en ville." Et si quelqu'un cherche à leur faire obstacle, Lieder prévient : "Ca sera l'Armageddon à brides abattues !"...

"Twenty-Mile est une communauté de finis et de jamais commencés. De ratés, d'incasables. Tous." (p. 101)

"Incident à Twenty-Mile" est le dernier roman de Trevanian (un des pseudonymes utilisés par l'auteur, de son vrai nom Rodney Whitaker), écrivain protéiforme, inclassable, mystérieux, qui a probablement disparu en 2005. Ce roman est un western, l'unique western écrit par Trevanian, mais il ne s'agit pas d'un western conventionnel. L'auteur revisite les archétypes du genre. Il en joue à sa manière, subtilement. Il les dynamite.

L'intrigue peut se diviser en deux parties. La première partie, les cent cinquante premières pages, où "il ne se passe pas grand chose" : l'installation de Matthew à Twenty-Mile. Matthew, le (Ringo) Kid séducteur et mystérieux, porteur d'un lourd secret, trop lourd peut-être. Pas totalement sympathique, tant il a envie de plaire. C'est sans doute Delanny, le patron de l'Hôtel des Voyageurs ("pas vraiment un hôtel, juste un bordel avec un bar") qui a le mieux percé à jour le jeune homme : "Tu es un arnaqueur né... T'es un vrai caméléon, petit."

"Il ne se passe pas grand chose" mais le lecteur est forcément sous le charme : beauté du style, dialogues brillants, personnages fouillés, complexes. Il attend, il se demande où Trevanian, un maître de la narration, va l'entraîner. Il ne sera pas déçu. La deuxième partie, plus longue, est un huis-clos étouffant, à la limite du soutenable. Huis-clos orchestré par Lieder, un méchant vraiment méchant ! Un psychopathe, fou furieux, qui se déchaîne sur Twenty-Mile, tel un fléau biblique... Durant ce huis-clos, les véritables caractères de chaque habitant vont être révélés sous la cruauté, le sadisme, les manipulations de Lieder.

Quant au(x) dénouement(s) imaginé(s) par l'auteur, "un formidable raconteur d'histoire" (Clémentine Thiebault. Alibi n°5), ne comptez pas sur moi pour vous le(s) révéler !...

Incident à Twenty-Mile est un western magnifique, très cinématographique. Un western noir, crépusculaire, iconoclaste. Une oeuvre tout à la fois brillante et nostalgique. "Une version pleine de suspense et ironique du mythe classique du western." C'est également un roman sur le pouvoir, sur la soumission. Mais pour conclure, laissons plutôt la parole à l'auteur : il a voulu écrire "un roman qui serait fermement ancré dans les conventions du western, mais qui traiterait de questions plus vastes et plus contemporaines : la fin d'un siècle, la fin d'une époque, la fin d'un rêve qui définissait, mais aussi limitait les hommes américains... Un dernier western..." (p. 325)

La narration à son sommet ! Un très grand livre !

(N'oublions pas Jacques Mailhos, le traducteur.)

Roque Le Gall


Je ne rajouterai rien au très bon résumé de mon camarade et néanmoins ami Roque. Par contre, je ne résiste pas à l'envie de donner mon point de vue sur cet ovni de "livre-cinéma", car, comme le dit si bien notre chroniqueur susnommé, Incident à Twenty-Mile est "un western magnifique, très cinématographique".

Tous les ingrédients du western sont là : un village paumé, des méchants qui déboulent tout à coup par hasard (et, je confirme, ils sont très méchants) et un héros, bien sûr. Mais Trevanian réussit à nous surprendre car Matthew, le "ringo kid" de Twenty-Mile, n'est pas l'homme beau, fort et macho des classiques du genre, mais un petit bonhomme peu sûr de lui avec "comme tout bagage ses vingt ans" (M. Abescat, Cercle polar n° 87). On est donc très loin du mythe du sauveur. Et pourtant... Quant aux "autres", pour la plupart, ils sont à l'image de ce bled : pitoyables !

Tout au long des pages de ce roman, on sent le vent et la poussière. On a dans la bouche (souvent sèche car la tension est palpable et va crescendo) un arrière goût de malt et de poussière. Et on va vers le duel final l'estomac noué. J'ai même entendu... un harmonica !

Annecat


  

La sanction

TREVANIAN

Gallmeister, 2007
341 pages. 22 euros



Jonathan Hemlock n'est pas un homme comme les autres. Il multiplie les qualités. Alpiniste de renommée international, professeur et grand amateur d'art, il est surtout un homme discret. Ce qui est bien sûr du a sa source de revenu parallèle, l'assassinat d'agents ennemis pour le compte d'une organisation secrète. Le voila contraint d'accepter une nouvelle mission qui l'oblige de surcroît à se remettre à l'alpinisme là où il croyait ne jamais devoir le refaire. Le voila obligé de combattre ses vieux démons et ennemis pour des raisons qu'il ne pense pas être les bonnes.

Voila un roman original de plus chez Gallmeister dont la ligne éditoriale me plait vraiment de plus en plus. L'histoire d'un homme, de ses doutes et de ses pensées. L'histoire d'une passion qui même si elle n'est pas la nôtre devient passionnante dans toutes ses descriptions. On en vient à se dire qu'effectivement, il vaut mieux prendre la voie déjà ouverte malgré le temps. On espère que la couverture nuageuse va se maintenir sans vent de mer. Et alors, on se rappelle que Jonathan est là pour tuer quelqu'un et que c'est cela qui compte pour lui.

Trevanian fait passer tout cela et bien plus encore. Les second rôles sont tous parfaits et utiles. Même ceux dont on aurait pu craindre qu'ils ne tombent dans le cliché s'en sortent plutôt bien. Pas une ligne qui ne soit là pour servir l'intrigue ou Jonathan.

Le petit plus se situe pour moi au niveau de l'humour un peu voir franchement noir. Le genre de blagues qui fait dire qu'on peut rire de n'importe quoi mais pas avec n'importe qui.

Donc une réussite pour moi et la découverte d'un personnage que l'on verrait bien évoluer pendant quelques temps un peu à la manière d'un bouquiniste cambrioleur bien connu de nos services.

Roland Drover

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