L'homme qui tua Lucky Luke

Matthieu BONHOMME

Dargaud, 2016



Dans l'univers maintenant diversifié des oeuvres de commande, ce sont les éditions Dargaud qui se risquent à faire revisiter un mythe de la BD classique : Lucky Luke. Le héros de Morris et Goscinny est ici réinterprété par Matthieu Bonhomme.

L'aventure de Lucky Luke prend place à Froggy Town. Elle débute sous la pluie tard dans la soirée et se termine sous le soleil, tôt le matin. Avec un déroulé en demi-teinte autour des trois frères Bone, du célèbre doc Wednesday et de la belle Laura Legs, d'une quantité confortable d'or en pépites et d'un hold-up non élucidé. On y apprendra dans le désordre que le poor cow-boy reste lonesome mais pas insensible au beau sexe, pourquoi il a décidé d'arrêter les roulées et qu'il conserve au fil du temps un esprit chevaleresque peu commun et difficile à préserver au coeur de l'Ouest sauvage.

"C'est mal de tuer un homme, petit. Tu lui retires tout ce qu'il a... et tout ce qu'il aurait pu avoir."

C'est une relecture très différente de celle de Bouzard (chroniquée sur le site) que celle de Matthieu Bonhomme. Le graphisme y est respecté, tout en étant adapté à la sauce du dessinateur, et ça lui va bien. L'histoire est définitivement ancrée hors de tout humour et colle plus à une atmosphère très western, dans le sens noble du terme. La difficulté de préserver l'honneur et l'innocence dans un Ouest très sauvagement colonisé, le sens chevaleresque et la droiture du héros, tout est arrangé de manière subtilement mélancolique et donne un récit assez captivant, où se mêlent différentes façons de rester une personne juste et de résister à la barbarie ordinaire. Une belle leçon de morale non moralisatrice... Que demande le peuple ? Et en plus, cela constitue un bel hommage à ce personnage à la fois droit et cool qui a accompagné l'enfance de nombre d'entre nous. Un héros discret, sans cape et sans gadget, qui est une inspiration pour môme tout à fait recommandable. Du plaisir non coupable, régalez-vous !

Marion Godefroid-Richert


  

Omni-visibilis

Matthieu BONHOMME, Lewis TRONDHEIM

Dupuis, 2010
158 pages, 19 euros



Hervé est un homme comme les autres. Il survit tranquillement dans un monde qu'il ne comprend pas plus que ça et où ses phobies ordinaires occupent une bonne part de son temps et de son esprit. Tout change un drôle de matin où il se rend compte que quelques personnes voient, entendent et même sentent ce qu'il vit. Puis ce n'est plus quelques personnes mais l'ensemble des personnes qui peuplent l'humanité qui vivent à travers ses sens. C'est alors la course à l'exploitation de l'Hervé par l'homme. Aidé de quelques rares vrais amis, il tente de ne pas se faire hacher par la horde de ceux qui voient en lui un outil de communication et de propagande.

On retrouve dans les premières pages, la liste des phobies déjà vues dans les carnets de Trondheim au travers de Hervé magnifiquement servi par le dessin en noir et blanc (et bleu) de Bonhomme. Passé un court moment de peur on l'on craint la redite en album de ses carnets, l'histoire se met en place en deux temps trois mouvements. Le moindre personnage a droit à une vraie crédibilité. On croit connaître où reconnaître tout le monde, de la petite vieille qui traverse la rue au gros con qui croit avoir touché le gros lot. Tout ce qui se passe est analysable et explicable comme une critique du monde moderne et de son fonctionnement pervers. Rebondissements, imbroglios, surprises... Il se passe tellement de choses en si peu de temps qu'on regrette presque que l'album ne soit pas plus gros. Puis finalement, il faut reconnaître qu'il n'y en a ni trop, ni pas assez. Un bel équilibre d'écriture et de dessin que l'on ne croise plus beaucoup dans la surproduction du monde de la bande dessinée. A la relecture, on découvre des détails passés inaperçus dans les cases parfois presque vides au dessin fluide qui en trois traits transmet ce qu'il y a transmettre.

Ma plus grande surprise reste de voir Lewis Trondheim se lancer dans cette histoire avec Matthieu Bonhomme. Bon choix de part et d'autre car il est certain que l'album n'aurait pas été perçu de la même façon si cette aventure/mésaventure était arrivée à Lapinot et ses amis. Encore une face de la bande dessinée explorée par M. Trondheim et M. Bonhomme avec réussite.

Roland Drover

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