Sous le soleil de minuit

Diaz CANALES, Rubén PELLEJERO

Casterman, 2015
Traduit de l'espagnol par Anne-Marie Ruiz



Difficile de s'attaquer à un mythe comme Corto. Débutée en 1967, LA bande dessinée compte vingt-neuf aventures réparties en treize albums. Vingt-trois années après le dernier tome du fameux héros, c'est le tandem ibérique Canales-Pellejero qui raccroche.

Après un rapide passage au Panama, Corto rejoint l'Exposition internationale de San Francisco pour y retrouver Jack London... qui n'y est déjà plus ! Ce dernier demande à Corto de transmettre une lettre à Waka Yamada, une ancienne star de saloon, devenue militante contre la traite des blanches. Une mission qui va conduire Corto en Alaska.

Pas de problème, Corto vit dans ces pages, nouvelle version du fameux marin : la boucle d'oreille, l'allure élégante et parfois un peu raide, le détachement face aux conflits, l'indépendance d'esprit et le caractère apatride. Mais aussi les rencontres, celle de Raspoutine, son ami maudit, comme celle de Matthew Henson, explorateur oui, mais noir et donc passé sous silence au profit de Peary pour la découverte du pôle, sans oublier un boxeur avec moustache en guidon de vélo et vampirisé par sa Dominique, un imbécile raciste incapable de comprendre la valeur des "indigènes", un Inuit un peu barge qui lit Robespierre dans son bain et rêve de reconstruire une nouvelle république... bref, une belle galerie de personnages, proche de celles des albums précédents. Ce qui m'étonne avec Corto c'est la capacité à dénicher et mettre en scène des personnages ayant véritablement existé, comme Waka Yamada.

Mais aussi quelques saines réflexions parsemant les dialogues, comme celles concernant la colonisation ou encore le conseil de ne pas perdre son temps à parler à celui que l'on aime, avant qu'il ne soit trop tard. Manque parfois une pointe de mystère que je connaissais chez son ancêtre.

Quant au dessin, en version noir et blanc j'ai retrouvé mon marin-héros. Des postures à l'effet madeleine de Proust, comme la dégaine du héros fumant dans la rue (p. 21), ou la concentration affichée lors de ses lectures (p. 19).

Yes, Corto is back!

Marc Suquet


  

Amarillo

Diaz CANALES, GUARNIDO

Dargaud, 2013
Blacksad, T. 5, traduit de l'espagnol par Anne-Marie Ruiz



Le chat noir à museau blanc, détective dans un monde d'animaux revient. Blacksad, puisque c'est bien lui, est de retour avec Amarillo.

Le scénario n'est pas trop complexe : coup de bol (un peu facilement arrivé, le coup de bol, quand même !) pour John qui n'a plus de sous, il croise un Texan plein aux as. Celui-ci lui propose de conduire sa bagnole. Mais à l'occasion d'un plein d'essence, John se fait tirer sa caisse par deux écrivaillons, Chad et Abe. Les deux s'engueulent et le premier tire sur le deuxième. Quant à John, il court derrière la bagnole...

Sympa le scénar, mais c'est surtout le dessin qui attire l'attention de ce cinquième album de Blacksad. De l'expression parmi les animaux, de la couleur, c'est superbe ! Un road movie avec Blacksad en cadillac sur la route 66... Prometteur, non ?

Marc Suquet


  

Fraternity (livre 2/2)

Diaz CANALES, José Luis MUNUERA

Dargaud, 2011



La société fraternelle, créée en 1863 aux États-Unis, se porte de plus en plus mal : on ne donne plus de vivres aux déserteurs venus se réfugier dans la communauté, on remet en cause l'égalité entre Blancs et Noirs ou hommes et femmes, on reprend les armes initialement enfermées pour éviter tout massacre. Et puis, le pire : Josiah, l'icône de vertu, l'idéaliste cramponné aux valeurs de partage de la communauté, se réfugie dans la lâcheté et le crime. Enfin, le père de la communauté, le visionnaire McComan, meurt. Bref, la communauté bat sacrément de l'aile !

Juan Diaz Canales, le scénariste de Blacksad, conclut parfaitement cette histoire, dans la veine du premier tome. Le scénario est rythmé, les engueulades puis agressions entre sociétaires salées avec un brin de fantastique et la présence du monstre, finalement bien humain. Les dessins de Munuera et les couleurs de Sedyas participent au succès de l'album avec des expressions superbes et des couleurs souvent angoissantes. La fin promet une nouvelle naissance à l'idée généreuse de communauté : une utopie ?

Marc Suquet


  

Fraternity (livre1/2)

Diaz CANALES, José Luis MUNUERA

Dargaud, 2011



1863, une société fraternelle créée par un visionnaire, McComan, au sein d'un nouveau monde : les États-Unis. La communauté intègre Emile, un jeune garçon sauvage trouvé dans la forêt. La visite de déserteurs crée l'émoi dans la communauté. Autour du village rôde une créature étrange.

La communauté est porteuse de belles valeurs morales, comme ont pu l'être les Phalanstères de Fourier ou d'autres théoriciens socialistes utopistes recherchant la société parfaite. Une société qui, dans Fraternity, vote en assemblée son souhait de rester hors du conflit qui déchire l'Amérique. L'idéal est ici représenté par Josiah, l'âme noble qui s'élève contre les opposants aux idées qui ont construit la communauté, des gars qui ont la parole dure : "...la racaille que vous représentez, des parasites sans travail ni revenu...". Tiens, on croirait entendre des paroles actuelles genre "l'assistanat est le cancer de la société !" C'est fou ce que les choses se reproduisent !

Josiah, c'est vraiment l'idéaliste qui saura rester pur face aux attaques des égoïstes. Un look protestant, austère, idéaliste mais convaincu par l'idée qu'il défend. Et puis, traînent toujours dans la communauté quelques débris de vieille société à l'esprit borné, jaloux et stupide : la communauté est tout de même encore loin de l'idéal imaginé par son créateur.

L'histoire est donc intéressante, entre idéal de société et fantastique, des éléments qui ne peuvent qu'entraîner le lecteur dans leur sillage. On comprend mieux lorsque l'on sait que Juan Diaz Canales n'est autre que le scénariste de Blacksad ! Un gars qui aurait des lettres, donc, dans le domaine. On se laisse aussi entraîner dans le dessin de José Luis Munuera, plutôt sombre, mais plein d'expression, avec un air passéiste qui va bien à l'histoire. De beaux visages, comme celui de Fanny (p. 19).

Bref, un album solide par son scénario mais aussi par son dessin. Vivement la suite !

Marc Suquet


New-Fraternity est un nouveau modèle de nation bâti par Robert McCorman. Lui et d'autres personnes ont cessé d'être américains. Ils vivent dans l'Indiana selon certaines règles. Si les lois du savoir-vivre (selon la société) sont rejetées, il n'en est pas de même des consciences. Alors quand un enfant sauvage est adopté, on hausse les sourcils. Quand des hommes s'installent sans travailler, on parle. Quand des soldats perdus apparaissent, les questions arrivent... Mais nous sommes en 1863 et, à l'extérieur, la guerre gronde...

Ce premier livre de la série Fraternity frappe par la densité de son scénario : histoire, philosophie, sociologie, tout est minutieusement pesé pour que le lecteur se pose des questions. Robert McCorman a-t-il raison de croire en New Fraternity ? l'ancien modèle de société est-il meilleur ? Au fur et à mesure des évènements, la dissension naît parmi les dirigeants de la ville. Emile, le garçon sauvage regarde ça sans comprendre. il est l'âme pure de cet album. On ne connaît ses pensées que par son regard. Le reste des personnages sont "malheureusements" humains. On suppose déjà que Fraternity va à sa perte, mais la force du scénario donne envie d'en savoir plus. Qui frappera le coup mortel ? McCorman et ses idéaux ? Les gueux qui veulent être libres ? La "haute-société" prête à renoncer ? Les soldats ? Un tome d'introduction magnifique de mise en place et d'intrigues imbriquées. Mais pouvait-on espérer autre chose de la part de Diaz Canales ? Polar, comédie ou philosophie, le scénariste explore à sa façon l'âme humaine.
Munuera n'est pas en reste. On connaissait ses séries aventurières ou comiques. L'artiste fait un virage et nous offre un graphisme semi-réaliste. Grace, action et animalité sont au coeur du trait pour raconter cette histoire tragique. Le cadrage montre le peu d'espoir qu'il y a à espérer. Il n'y a pas d'horizon, tout semble exigu. Quant aux couleurs de Sedyas, elles plombent exactement l'ambiance. Un trio d'auteurs époustouflant.

Temps de livres


  

L'enfer, le silence (Blacksad, T. 4)

Diaz CANALES, GUARNIDO

Dargaud, 2010



A la Nouvelle Orléans, Blacksad est engagé par un producteur de disques, Faust, pour retrouver Sébastien Fletcher, un pianiste de jazz...

La série Blacksad a tout de même glané quinze prix, dont celui d'Angoulême en 2004 : prix du public, mais aussi du meilleur dessin. Pas mal quand même ! La sortie du premier tome en 2000 avait surpris, notamment pour les têtes animalières portées par les personnages.

Blacksad, c'est du polar, ambiance années 50 à New York. John Blacksad est le détective privé, genre héros solitaire, racé et un brin mélancolique. Un personnage auquel le titre de ce nouvel album colle à la peau. Ce tome 4, c'est Blacksad, du bon Blacksad : un scénario qui se tient et un dessin toujours superbe. Pour rendre l'ambiance des boîtes de jazz, Guarnido, le dessinateur, a fait le voyage dont il a ramené plus de 1000 photos ! Ses couleurs sont un vrai régal et l'ambiance noire des années 50 est magnifiquement rendue. Mais Garnido sait aussi entraîner ses lecteurs dans des tourbillons de couleur du carnaval. A ce titre, les planches des pages 34 et 35 sont superbes. Les visages d'animaux sont enrichis de détails. Bref, le dessin et la couleur, c'est du grand !

Quant au scénario, il est bien monté et cache une jolie manipulation. Ce tome 4, dessin et scénario, un Blacksad qui ne dépareille aucunement des trois précédents et que ses fans vont encore adorer, à juste titre.

Mais cinq ans entre les tomes 3 et 4, alors là, Juanjo et Diaz, vous êtes durs. Il suffit de jeter un coup d'oeil au forum des fans angoissés !

Marc Suquet

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