A vol d'oiseau

Craig JOHNSON

Gallmeister, 2016
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides



Walt Longmire, le fameux shérif du Wyoming, est pris entre deux missions : organiser le mariage de sa fille Cady, mais aussi comprendre pourquoi Audrey Plain Feather s'est écrasée en bas d'une falaise. Dans sa chute, la jeune femme portait son fils qui s'en sort sans cabosses.

Pas facile d'être père, mais la fille unique du shérif est compréhensive et laissera son père mener cette nouvelle enquête. Pourtant, à chaque évènement de la vie de sa fille, le père a toujours une enquête en cours. Il apparaît rapidement que Audrey Plain Feather ne s'est pas jetée dans le vide mais qu'on lui a donné un coup de main ! Longmire est en dehors de sa juridiction, c'est pourquoi rentre en scène le fameux personnage de Lolo Long, une chef de police d'origine indienne et dotée d'un foutu caractère qui commence par placer le shériff en état d'arrestation : une coopération partie sur des roulettes ! Mais la chef a des circonstances atténuantes : revenue d'Irak, on la surnomme Anti, en raison des médocs qu'elle avale pour supporter cette période. Et gare à sa conduite ! Longmire va en baver.

J'ai aimé cette huitième aventure du fameux shérif, notamment pour la confrontation entre deux caractères bien trempés : Longmire et Lolo Long. L'auteur nous dispensera d'une histoire fleur bleue, pour se concentrer sur le respect et l'admiration que ces deux-là se portent, mais avec tant de discrétion. Longmire est également doté d'une vraie proximité avec ses amis indiens à qui il ne refuse pas d'avaler du peyotl. On prend plaisir à suivre le fil de sa vie, à le voir par exemple rencontrer un ours qui débloquera son enquête, mais aussi une vieille femme médecine, toujours méfiante envers les Blancs.

Longmire, le cow-boy tranquille au stetson scotché sur la tête et qui cite Hendrix... un gars qu'on aimerait avoir pour copain.

P.S. : la série Longmire, essayée hier soir, ne me semble pas du même niveau...

Marc Suquet


Bon, c'est le neuvième tome des aventures de Walt Longmire. Je dois avoir souffert d'une très longue absence, je ne m'étais pas aperçue que j'en avais loupé deux (Molosses et Tous les démons sont ici). Pas de panique, je vais réparer cette ignominieuse lacune ! Mais ça me handicape un peu, pour la lecture de cet ouvrage comme pour sa chronique. Tant pire, comme dirait Zézette-épouse X, je relève le défi.

Alors, voilà Walt et Henry. Ils doivent tout mettre au point pour le mariage de Cady (fille de Walt) avec Michael (frère de Vic Moretti, adjointe de Walt et partenaire horizontale occasionnelle). Cady a grandi à Absaroka et tient à se marier à un endroit précis de la réserve, qui se trouve être également réclamé par le conseil tribal pour un autre évènement (passons sur sa nature, ça n'entre pas en ligne de compte). Complexe négociation en perspective ! Alors Walt et Henry cherchent une solution de repli. Ce pourrait bien être Painted Warrior, où un à-pic vertigineux sculpté par le vent et les siècles présente un somptueux décor naturel, propice à une cérémonie d'importance. Pendant que les deux hommes visitent l'endroit, mauvaise surprise. Une jeune femme se jette dans le vide devant leurs yeux. A leur arrivée, ils découvrent l'impensable : elle a sauté avec son bébé dans les bras, un tout petit garçon de six mois. Walt va alors prendre à bras-le-corps cette histoire qui lui semble incompréhensible. De quoi compliquer à loisir les préparatifs de la cérémonie ! Surtout si on saupoudre le tout de la présence envahissante de la sublime Lolo Long, nouvelle marshall de la réserve qui a un caractère très, très soupe au lait...

La délicieuse routine instaurée par l'auteur marche maintenant à tous les coups (en tout cas avec moi !). Retrouver Walt et sa bande est comme se glisser dans un bain tiède quand il fait froid ou frais quand il fait chaud, c'est selon. Délassement garanti. On est attaché à cette smala comme à des cousins lointains qu'on ne verrait qu'à Noël mais indispensables à la réussite de la fête. L'humain prime dans tous les récits de Craig Johnson. C'est ce qui fait leur charme. Pas de détail sanglant, macabre, voyeur dans ces pages. L'auteur sait trouver les mots pour traduire toute la violence du fait divers "banal" et nous passionner pour l'enquête qui en découle. Il le fait avec sa nonchalance, sa tension intérieure, sa passion pour les gens en général et sa région en particulier. Sans oublier l'humour ! Je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager ce savoureux échange entre le shérif et le chef de la réserve, Lonnie Little Bird (p. 12) :

"Je n'aime pas avoir affaire à elle, elle a l'Alzheimer indien.
- Que veux-tu dire, Lonnie ?
- C'est quand on oublie tout sauf les rancunes."

Bref, du plaisir de lecture. De l'intrigue, pas grand chose à critiquer. Une trame très classique mais très bien utilisée, pour faire une toile de fond très convaincante à cette étape décisive de la vie de notre shérif préféré du "comté le moins peuplé de l'Etat le moins peuplé des Etats-Unis". L'ajout de la belle policière indienne à la clique d'Absaroka laisse présager un prochain tome intéressant, quand le facétieux auteur lui fera rencontrer Vic Moretti, la truculente adjoint de Walt. Encore plus de plaisir en perspective !

Marion Godefroid-Richert


  

Steamboat

Craig JOHNSON

Gallmeister, 2015
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides



Décembre 2014. Walt Longmire, shérif du comté d'Absaroka dans le Wyoming, est assis tranquillement à son bureau et relit Un conte de Noël de Charles Dickens. Ce petit rituel personnel, il s'y livre depuis bien longtemps maintenant. Une élégante jeune femme à la respiration sifflante, un paquet sous le bras, fait irruption dans les locaux. Elle pose des questions et souhaite voir Lucian Connally, le prédécesseur de Walt. Petit à petit se dévoile le sens de sa démarche : en 1988, elle a été victime d'un accident de voiture qui a coûté la vie à ses parents. Il s'en est fallu de peu qu'elle trépasse également. Dans la nuit de blizzard qui a frappé la région le jour fatidique, Lucian, une poignée de têtes brûlées et un vieil avion cargo de la seconde guerre mondiale lui ont sauvé la vie. Dans la nuit de l'hiver, les premiers flocons tombent tandis que resurgissent les souvenirs de ce périple extraordinaire et qu'une miraculée cherche à remercier un sauveteur récalcitrant.

Depuis le début de sa publication chez Gallmeister, on a eu largement le temps de s'attacher à Craig Johnson et à son emblématique personnage. Ouvrir un livre avec Walt Longmire c'est comme retrouver un vieil ami. Impression confirmée lors du passage de l'écrivain chez Dialogues (grande et fameuse librairie brestoise) lors de sa venue en février 2013, où les échanges avec le public avaient confirmé, en plus du talent d'écriture, la courtoisie d'un homme chaleureux et sympathique. Abordable, quoi ! Presque inutile d'ajouter alors le plaisir de parcourir une nouvelle aventure. Ici il s'agit de ce qui devait n'être qu'une nouvelle et qui est devenu au fil des pages un roman plus court que ceux habituels mais tout aussi dense. Belles descriptions mécaniques (très documentées) et péripéties climatiques s'entremêlent savamment pour tisser un récit tendu, qui tient en haleine jusqu'au bout. Joliment humain, comme d'habitude, et un peu fantastique puisque le bougre aime saupoudrer ses romans d'une petite pincée d'aide surnaturelle (mini, la pincée, juste pour parfumer la sauce). Encore une réussite, qu'on recommande. Hop !

Marion Godefroid-Richert


  

Dark Horse

Craig JOHNSON

Gallmeister, 2013
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides



Cinquième volet des enquêtes du shérif du comté d'Absaroka, l'endroit le moins peuplé de l'Etat le moins peuplé des Etats-Unis. Walt Longmire prête moyennant finances ses cellules aux services de police des comtés voisins, puisqu'elles sont relativement inoccupées. Cela lui permet de maintenir sa tête hors des préoccupations du moment : les élections prochaines, le retour de sa fille Cady à Philadelphie, et que diable faire de Vic Moretti, son adjointe aux yeux dorés et à la présence si troublante ? Il lui échoit donc d'héberger dans sa prison Mme Barsad, magnifique blonde quarantenaire championne de rodéo qui a tué son mari de six balles à bout portant. Le sagouin avait auparavant, il faut bien le dire, mis le feu à l'écurie et aux six chevaux qui l'occupaient. Les aveux sont faits, la scène de crime et les indices corroborent la version des quelques témoins et de la coupable auto-proclamée. Pourquoi donc, alors, le shérif a-t-il l'impression tenace de détenir une innocente ? Walt se décide à aller sur le terrain afin de se baigner dans l'atmosphère de la petite bourgade siège des évènements et d'éclairer sa lanterne. Le pari est une gageure : une opération d'infiltration sous couverture dans un village de quarante âmes n'est pas à la portée de tout le monde...

J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de la prose et du monde de Craig Johnson. La rencontre avec l'individu en février dernier chez Dialogues n'a fait qu'augmenter chez moi le capital sympathie de cet auteur discret. Le titre original a été conservé parce qu'il n'a pas d'équivalent en français. Le "dark horse", c'est le challenger sur lequel personne n'aurait parié au départ. Suite à une petite anecdote relatée au début du roman, on voit pourquoi ce titre a été choisi. On retrouve avec plaisir les personnages des précédents romans de Johnson et leurs interactions, et on se laisse embarquer dans un récit relaté au fil d'allers-retours chronologiques entre la temporalité de l'arrivée de Mary Barsad à Absaroka et celle de l'enquête à Absalom, une semaine plus tard. Le shériff et son compère cheyenne développent la même séduction que dans les précédents romans, et les péripéties sont comme d'habitude relatées avec brio, et un sens du rythme qui rend impossible l'abandon du livre avant achèvement de lecture. Une belle humanité et un même goût pour la terre du Wyoming font de ce cru un excellent exemplaire de nature writing. Toujours dans la bonne veine, à essayer si ce n'est pas encore fait...

Marion Godefroid-Richert


  

Enfants de poussière

Craig JOHNSON

Gallmeister, 2012
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides



Quasiment plus personne ne veut accompagner Walt Longmire quand il sillonne les routes qui sont sous sa juridiction. Chaque portion signifie pour lui, depuis plus de vingt-cinq ans qu'il les fréquente, un ou plusieurs accidents de voiture tragiques ayant abouti à l'annonce d'une catastrophe pour les familles concernées. Etrangement, le cadavre pour lequel il est appelé en cette soirée de juillet et qui trône dans un fossé ne paraît pas être le résultat d'une combinaison hostile de pluie, d'alcool et de vitesse. Une jeune fille asiatique court-vêtue et sans voiture, le cou brisé, pas de chaussures... Le shérif n'a besoin que d'un coup d'oeil pour se rendre compte que c'est une jeune Vietnamienne qu'il a devant lui. Un autre battement de cils, et une flopée de souvenirs le submerge. Il a été, il y a si longtemps maintenant, enquêteur chez les Marines pendant la guerre, stationné à côté de Saïgon. Il sait à coup sûr reconnaître ce peuple qu'il a côtoyé de manière si terrible. L'enquête autour de ce corps martyrisé ramènera dans ses filets beaucoup de réminiscences sanglantes, un frère d'armes éloigné de plus de deux mètres de haut, un trafic ignoble, la nation cheyenne et sa sagesse des anciens. Ne ramènera pas une charmante adjointe fuyante comme un crotale, Cady en pleine convalescence et sa mémoire en compote, la nation cheyenne et son tomahawk des forces spéciales, un vrai repas chaud, une nuit complète dans un vrai lit. Qui croirait la vie si palpitante dans le comté d'Absaroka, Wyoming ?

Qui a dit qu'il fallait lire les livres dans l'ordre de parution pour une série ? Il n'a pas complètement tort et pas complètement raison. Craig Johnson sait comme quelques autres écrire et décrire des personnages et des communautés attachantes auxquelles on se réjouit de se frotter. Dans ce quatrième tome des "aventures" de Walter Longmire le shériff, on lit un chassé-croisé entre son enquête présente et ses souvenirs d'ancien combattant. C'est l'occasion de faire connaissance avec les enfants de poussière qui donnent son titre à l'ouvrage. Produits de l'union de soldats américains et d'autochtones, ces personnes ont fait l'objet d'une loi spéciale dans la constitution qui leur permet d'émigrer aux Etats-Unis avec des facilités depuis 1989. Craig Johnson fait de l'histoire des rejetons de ces couples illégitimes une intrigue palpitante et poignante pour ces exilés volontaires du comté le moins peuplé d'Amérique du Nord. Quelques éléments manquent de l'opus précédent pour comprendre tout ce qui se joue entre Walt et Vic, Walt et Cady, Cady et Michael (eh oui, je n'ai pas encore lu le numéro trois). Et puis, l'intervention de Virgil l'Indien géant dans le cours de la vie du bureau de Walt est passionnante. Ce que l'auteur intègre de la vie des "natives" à ses récits est instructif, et jette un éclairage cru sur les multiples injustices dont ils ont pu être l'objet dans la société nord-américaine. Enfin, ce que je trouve des plus plaisant, c'est qu'il me reste encore deux livres du sieur Johnson pour me régaler avant de devoir ronger mon frein et attendre les suivants au rythme des traductions et parutions. Bigre, que c'est stimulant !

Marion Godefroid-Richert


  

L'Indien blanc

Craig JOHNSON

Gallmeister, 2011



Walt Longmire, le shérif du comté d'Absaroka, sort de sa réserve pour aller voir sa fille à Philadelphie. A peine arrivé, sa fille Cady se fait agresser et se retrouve dans le coma à l'hôpital. Empli d'une juste colère, Longmire va alors se lancer à la poursuite des responsables, mais il devra pour ce faire dénouer le complexe écheveau de circonstances qui ont mené à cette agression.

On retrouve avec plaisir le héros du Camp des morts et de Little bird dans un opus beaucoup plus urbain que les précédents. Urbain pour ce qui concerne l'environnement mais certes pas le caractère du shériff ! Le rythme est sans doute un peu plus trépidant que dans les deux premiers volumes et les personnages sont toujours aussi savoureux, un régal de roman noir !

Benoit Furet


Walt Longmire, en voiture avec Henry Standing Bear, est en route pour Philadelphie, où le grand Cheyenne doit donner une conférence et prêter sa collection de photos mennonites : une occasion pour les deux compères de rendre visite à la fille de Walt. Las ! Le soir même de leur arrivée, la belle avocate est victime d'un grave accident qui la laisse dans le coma. Rapidement, on découvre que le traumatisme crânien de Cady Longmire serait dû à son petit ami. Le shérif, qui est bien loin de son Wyoming chéri, va mener l'enquête pour savoir ce qui a bien pu conduire le jeune homme à des extrémités aussi violentes. La plongée du vieux cow-boy dans le milieu politico-judiciaire de Philadelphie le mènera jusqu'à un mystérieux Indien blanc, qui jouera pour lui le rôle de Petit Poucet au pays des dealers et des gros sous.

Cette troisième aventure du shérif du comté le moins peuplé de l'Etat le moins peuplé des USA (oui, je sais, je ne les chronique pas dans l'ordre) le sort de son contexte habituel pour le plonger dans un milieu des plus citadins. On quitte chevaux et voix des ancêtres cheyennes pour le bitume, l'opéra et la bière irlandaise. Ce dépaysement perd un peu le personnage, et un petit peu aussi la lectrice que je suis, ma foi. Sans sa troupe de fidèles, Walt Longmire est souvent démuni. Même si l'auteur lui envoie son adjointe, la magnifique latine au langage fleuri Vic Moretti, et en profite pour les emmêler un peu dans la famille de cette dernière et à l'occasion à l'horizontale sur un canapé accueillant. Du coup, l'intrigue s'en ressent légèrement, et j'avoue que le résultat est un peu confus, et moins savoureux qu'à l'accoutumée. Mais bon, on peut difficilement exiger d'un auteur qu'il vous éblouisse de façon permanente, et comme j'ai lu et chroniqué les suivants, je sais qu'ensuite il se rattrape. Craig Johnson dit d'ailleurs qu'il s'efforce de se renouveler à chacune des aventures de son personnage, et que donc il est normal que dans la série certains romans semblent plus faibles ou moins intéressants aux lecteurs passionnés. A lire quand même, car on s'attache à ces personnages riches et hauts en couleurs que Craig Johnson sait si bien faire vivre.

Marion Godefroid-Richert


  

Little Bird

Craig JOHNSON

Gallmeister, 2011
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides



Melissa Little Bird n'a pas vraiment eu de chance, vu de l'extérieur. Née d'un couple très alcoolique au moment de sa conception et de la grossesse de sa mère, elle souffre d'un léger retard mental en sus de discrètes marques physiques dysmorphiques. Un moindre mal au vu des dégâts qu'aurait pu causer le douloureusement célèbre cocktail I-90 des réserves indiennes, désinfectant et alcool à 90°. Mais bon, sa confiance incroyable et ingénue envers ses semblables lui a tendu un piège et à seize ans elle en a payé le prix fort. Quatre adolescents l'ont entraînée dans une cave et violée de manière multiple et "inventive". Le procès a laissé bien des rancoeurs des deux côtés de la communauté, cheyenne et blanche, du comté d'Absaroka. Walt Longmire n'est donc pas surpris outre mesure ni même peiné que l'aîné et plus détestable des garçons soit retrouvé mort dans une ravine un petit matin d'automne. Accident ? Ou bien quelqu'un a décidé que Cody Pritchard avait bénéficié de trop de clémence de la part de la justice du Wyoming ? L'enquête amènera le shérif à se hasarder dans le blizzard des passions humaines et en plein dans son pendant climatique, à l'aveuglette contre une vendetta rageuse d'origine inconnue.

Voici donc enfin le premier tome des aventures de ce merveilleux personnage qu'on aimerait tant compter parmi ses connaissances de chair. Craig Johnson créait là un ami/amant/père/frère de papier parfait. Un fin connaisseur des passions humaines. Jugez plutôt :

"Je me suis toujours posé des questions sur les hommes qui passent leur temps à étudier les poissons dans un monde où l'on connaît à peine ses semblables. Il me paraît à la fois injustifié et complètement ignorant de croire qu'un homme peut penser comme un poisson. Et puis, il y a l'immense arnaque de la mouche artificielle. La subtilité, la fourberie et la tromperie sournoise créées et instillées dans le but d'attirer un poisson prudent et indécis vers sa mort. Les pêcheurs sont aussi mauvais que des toxicomanes vivant dans le monde trouble de l'intrigue aquatique."

Impressionnant, hein ? Nous connaissons tous des pêcheurs compulsifs, fourbes individus prêts à tout pour capturer quelque truite ou cernier innocent, sous le prétexte fallacieux de détente allongée et rêverie alanguie au bord de l'eau. Alors que personne n'est dupe ! C'est bien de pulsion mortifère et d'affût poissonicide qu'il s'agit. Il fallait bien Craig Johnson pour cerner d'un trait aussi précis le plus dangereux des prédateurs humains, j'ai nommé le chercheur d'Ifremer. Démasqué, enfin !

Trêve de (private) joke, ce qui est plaisant dans ce premier tome, c'est le paysage planté autour du géant taciturne étoilé. On fait connaissance officiellement avec la première partie de la vie du shérif, son deuil difficile, sa fraternité avec Henry l'Ours debout, ses adjoints et administrés. Son statut de Blanc au coeur rouge, une place unique chez les Cheyennes du Wyoming. La part mystique que l'auteur réserve à son personnage fait beaucoup pour sa séduction de héros touchant, perméable à la voix des ancêtres et sages de la tribu. La scène dans le blizzard, que je ne dévoilerai pas plus, est un modèle du genre. On irait bien risquer les engelures et l'amputation auriculaire pour faire un bout de route avec Walt Longmire. Pour vous, lecteurs avertis, il restera au moment où je rédige cette chronique pas moins de cinq autres volumes de ses aventures pour se repaître de grands espaces frisquets et de pow-wow spirituels. Jetez-vous à l'eau, vous ne le regretterez pas.

Marion Godefroid-Richert


  

Le Camp des morts

Craig JOHNSON

Gallmeister, 2010
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides



Dans la chambre 42 du Foyer des personnes dépendantes de Durant, une petite ville du Wyoming, on découvre le cadavre de Mari Baroja. Walt Longmire, le shérif du comté d'Absaroka, apprend avec surprise que la victime a été, pour quelques heures, la femme de l'ancien shérif. La mort de Mari Baroja n'est probablement pas aussi naturelle que l'on pourrait le croire à première vue ! D'autres meurtres viennent rapidement compliquer l'affaire...

Le camp des morts est la deuxième aventure traduite en français, du fameux shérif Walt Longmire. Le livre mélange western dans le Wyoming, le comté le moins peuplé des Etats Unis, et polar. Le style de l'auteur ne manque pas d'humour. Le texte est ponctué de dialogues pêchus et savoureux.

Le héros est une figure : un shérif ronchon, un poil macho, ouvert à la culture indienne et plutôt sympathique. Et puis, un shérif qui cite Shakespeare, ca le fait quand même ! Il est entouré d'une galerie de personnages : Vic la séduisante adjointe au fort caractère, son pote à vie l'indien Henri Ours debout ou encore Dorothy, la patronne du p'tit restau du coin, sans qui le shérif se laisserait mourir de faim.

Originalité de ce polar : qui aurait pensé que des basques atterriraient au fin fond du Wyoming ou encore qu'il y aurait un Euskadi hôtel à Durant ? Cette immigration, dont j'avoue avoir découvert l'existence dans le livre de Craig Johnson, a commencé au début du XXe siècle et a concerné 8 400 individus. Elle explique la présence surprenante de Santiago Saizarbitoria, le petit nouveau de l'équipe du shérif, dont le nom a bien du mal à cacher l'origine.

On trouvera ici, une interview de l'auteur, traduite par Oliver Gallmeister, éditeur français de ce roman. Il y décrit son "Far far west". C'est un gars sympa, ce Craig Johnson, qui invite ses auditeurs à profiter du lit pliant de son salon !

Quelques points gagneraient à être développés : l'auteur évoque rapidement l'exploitation du méthane, trop rapidement peut-être. Mais aussi le lien avec les indiens dont on sent le respect que leur porte l'auteur, mais sans que ce sentiment soit approfondi.

Le camp des morts attire par sa galerie de personnages secondaires, son décor et son héros, le shérif Walt Longmire. C'est donc un bon roman mais qui manque parois un peu de suspense pour un polar.

Attention au naphatlène, c'est visiblement dangereux et ça n'est pas réservé à la lutte contre les mites !

Marc Suquet


Le shérif Walt Longmire accuse le coup. Dans le petit comté d'Absaroka où il fait régner l'ordre (plus ou moins), la population a beau être clairsemée, cela n'empêche pas les crimes. Pour preuve, il a perdu il y a quelques mois une femme qu'il aimait dans des circonstances tragiques. Cette fois-ci c'est son mentor, le vieux Lucian Connally, qui voit s'éteindre son amour de jeunesse, la magnifique Mari Baroja. Ou du moins prétend-il qu'elle a été tuée. Comment-cela se peut-il ? La vieille dame qui vivait recluse dans la maison de retraite de Durant était pourtant peu susceptible d'exciter la vindicte de qui que ce soit. En creusant, Walt va ramener à la surface bien des scories du passé et découvrir une face très sombre de la vie de ses concitoyens. Il a heureusement une petite troupe solide d'amis et de chers qui vont l'épauler. Henry Standing Bear, son frère de sang, lui prêtera la main et son tomahawk des forces spéciales pour lutter contre l'acrimonie et l'ombre du malfaisant époux de la belle basque mutique qui s'est endormie du dernier sommeil au coeur des montagnes du Wyoming.

N'ayant pas lu le premier tome au moment où j'écris cette chronique, il me manque à peine quelques éléments pour faire l'éloge du présent roman, qui est le deuxième d'une série. Belle écriture, belle édition, beaux personnages, tout m'a plu, comme d'habitude chez Gallmeister. "Dense et chaleureux", comme le dit le quatrième de couverture, mais pas franchement drôle par contre. Comme si on disait d'un vieux bourbon qu'il est gouleyant. Ca n'a pas grand chose à voir. On joue sur du velours. L'atmosphère rendue par un récit qui plonge dans le froid de l'hiver dans les grands espaces d'Amérique du Nord ne porte pas à l'humour mais plutôt à l'introspection. J'ai aimé l'intervention ponctuelle d'épisodes oniriques qui assaillent le shérif. Lors de circonstances particulières, les voix des vieux Cheyennes lui murmurent des secrets directement à l'âme, et le fantôme de la défunte vient le visiter pour le conforter dans son enquête. c'est typiquement le genre d'intervention mystique propre à séduire la romantique plus baudelairienne que fleur bleue que je suis. Il y a aussi le développement de la vie de ce petit groupe de personnes en marge d'une réserve indienne qui est passionnant. Du très bon cru, qui donne envie de se jeter sur le premier paru (Little Bird) et les suivants (L'Indien blanc et Enfants de poussière, qui vient de paraître).

Marion Godefroid-Richert

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