Titus d'Enfer

Mervyn PEAKE

Points, 2009
Gormenghast Tome 1
591 pages. 8.5 euros



Gormenghast, empire grotesque. Les couloirs suintants et les salles sombres de ce château antédiluvien sont peuplés de fantoches grimaçants. Figures burlesques, bancales et foutraques, la famille d'Enfer et ses principaux serviteurs se côtoient et se croisent sans jamais vraiment se rencontrer. Il y a d'abord le détenteur du titre, le comte Tombal, dépressif et amoureux uniquement de sa bibliothèque. Sa vie est rythmée par les innombrables protocoles de l'Etiquette séculaire dont la clé est détenue par une sorte de grand chambellan halluciné, Grisamer le vieillard nonagénaire en haillons qui vitupère lors de tout écart d'un micron du chemin tracé par les écritures. Gertrude, dame d'Enfer, gorgone gigantesque, qui ne parle qu'aux oiseaux, n'aime que ses chats blancs. Fuchsia, leur fille de quinze ans qui croît comme folle avoine ou mousse odorante sur le granit des vieux murs de la vénérable bâtisse. Craclosse le majordome et Lenflure le chef cuisinier, qui se livrent une guerre meurtrière larvée depuis que leurs yeux se sont posés l'un sur l'autre. Nannie Glu la minuscule nurse des enfants d'Enfer, le dévouement et la simplicité personnifiées. Les soeurs du comte, Cora et Clarice, jumelles folles qui se confisent et s'abîment dans leur identité commune. Les Salprune, médecin en titre et sa soeur, témoins et parties prenantes  du cirque d'Enfer.  Et enfin de cet empire du dedans, encerclé par les serviteurs et les bois, jaillit une sourde menace. Dans l'ombre pousse une fleur du mal dévorée par la folie ambitieuse, Finelame le serpent qui a l'envergure d'un Brutus, tandis que naît en cette aube d'été l'héritier du nom, Titus. Une année va s'écouler au rythme des complots et des drames de cette comedia dell'arte fantastique.
La plongée dans cet univers gothique aux accents de tragédie russe ne s'effectue pas sans fascination pour un décor à nul autre pareil, pour des personnages fantastiques à la limite du concevable. Pas un seul des participants à ce drame antique décalé ne peut se comparer à un archétype existant. L'auteur à réussi cette prouesse tant de fois promise en quatrième de couverture et si peu tenue de renouveler entièrement un genre (mais lequel ??) et de livrer une narration tendue, poétique, noire jusqu'aux tréfonds de la plus infime des péripéties qui agitent son théâtre d'ombre. L'univers est si dense qu'il pourra rebuter, le désespoir et la folie présents à chaque page, si fulgurants qu'ils pourront épuiser le lecteur non averti. Il y a quelque chose de Dostoïevski dans les confrontations humaines et passionnelles de ce roman exigeant. Une transposition médiévale dévoyée de Crime et Châtiment. Ce livre qui n'est pas à mettre entre toutes les mains fait partie de ceux qui donnent leurs lettres de noblesse aux littératures alternatives, les faisant passer du statut de récréatif au simplement artistique. Une oeuvre magistrale méconnue (de moi en tous cas, mea culpa, car l'objet n'est pas récent,  première édition en 1959) dont je cours sur le champ me procurer les deux autres tomes et que je ne saurais trop vous conseiller.

Marion Godefroid-Richert

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