On n'a pas toujours du caviar

Johannes Mario SIMMEL

Robert Laffont, 2009
664 pages. 11 euros



On n'a pas toujours du caviar. Voilà une maxime déclinable à l'infini, aussi vraie pour l'art culinaire qu'elle se révèle exacte pour l'art littéraire. Et bien voilà une bonne surprise que cette exhumation d'un ouvrage tombé dans l'oubli et que les furètements d'un éditeur amoureux de la belle ouvrage remettent au goût du jour (car le récit date un peu : première parution en octobre 1966). C'est avec gourmandise qu'on attaque ce livre qui s'il n'est pas du caviar de noir constitue tout de même un délectable plat mijoté : fort en caractère , parfaitement équilibré sur le plan calorique et nutritionnel, du plaisir à lire et à chroniquer.

Soit Thomas Lieven, jeune banquier élégant de Londres originaire d'Allemagne. Il a appartement avec majordome, associé avec pignon sur rue, club avec fauteuils en cuir, la totale en cette veille de deuxième guerre mondiale. Làs, l'associé est en fait un marlou sans honneur qui n'hésite pas à piéger notre dandy en le livrant en pâture par un subterfuge machiavélique à la gestapo au hasard d'une visite occasionnelle en pays teuton. C'est le début d'un engrenage fatal qui plongera cet obscur gentleman londonien dans un ping-pong infernal aux quatre coins de l'Europe entre les services secrets français, anglais et allemand. De 1939 à 1957, Thomas Lieven va parfaire une éducation qui de prime abord l'avait formaté pour une vie élégante et rangée dans le quadrilatère de la city et y ajouter des matières moins communes pour un banquier : activité de faussaire, escroqueries en tous genres, art du déguisement. Ceci pour échapper à cette occupation extrêmement vulgaire qu'est l'espionnage. Un vrai gentleman ne se livre pas à des actes guerriers, c'est indigne et salissant. Et fort peu intéressant. Ah ! Et puis n'oublions pas d'ailleurs les deux pôles du plaisir et de la passion chez ce Sybarite convaincu : les femmes et la cuisine. Ce n'est pas peu dire que le grand activisme de TL l'amène à passer de bras en bras et de gazinière en chambre à coucher. Tout cela avec classe et virtuosité bien sûr !

Bien que le récit date de plus de trente ans maintenant, il n'a pas pris une ride. Il s'en dégage, certes, un parfum suranné subtil mais c'est dû à l'élégance du personnage, son observance des bonnes manières et sa courtoisie plus qu'à l'époque à laquelle le livre se situe. On aurait partie ardue à trouver un héros d'aujourd'hui détenteur de tant de bonne éducation. C'est simple en fait, l'espion malgré lui de JMS est une sorte d'Arsène Lupin au pays des barbouzes. On se plonge avec délices dans ses péripéties parce qu'on sait qu'à la fin il y aura recettes succulentes (elles émaillent le récit), pirouette audacieuse pour rouler tous les opposants dans la farine et échappatoire malicieuse pour le germano-britannique préféré de ces dames. On se régale à tout point de vue. Excellente idée que cette reédition.

Marion Godefroid-Richert

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