Quitter Brest

BRIAC, Yvon COQUIL

Sixto, 2015



L'album est constitué d'une BD de Briac et de deux nouvelles d'Yvon Coquil illustrées par le même dessinateur. Depuis l'universitaire revenu à Brest pour faire une conférence et qui se souvient de la ville d'avant les bombardements jusqu'à l'histoire de Ti Jean qui se prend un suicidé sur le coffre de sa 403 ou celle d'Arsène, sauvé par son voisin Laotien... gast, c'est du ti-zef, du brestois, quoa !

Mais du brestois comme on l'a oublié : le pont des suicidés, celui du Bouguen qui mène à la fac, sans barricades pour éviter les comportements désespérés. C'est vrai que c'est haut par là et qu'il suffisait de sauter quand... La cité des Hespérides, où Arsène fait rien qu'à picoler et ne supporte guère ses voisins, des Laotiens ! Mais le jour où il se tire un coup de fusil dans le bras, son voisin sera là.

Briac et Coquil font revivre un Brest qui a disparu : celui de l'arsenal, plus affectueusement l'arsouille, de sa camaraderie, qu'Yvon Coquil connaît pour y avoir travaillé une trentaine d'années, parfois nourrie au gros rouge qui tache avant le "stage de voile à Ty-Colo" (la cure de désintox), et puis des bars où l'on fait son turf. Piquant son titre à un texte de Miossec, l'album est désespérément humain et noir, comme les dessins de Briac, qui collent à merveille à notre Brest.

Marc Suquet


Dernier Train pour Ouessant

Yvon COQUIL

La Gidouille, 2014
Les Nouvelles Enquêtes de Léo Tanguy, T. 16



"On ne tue pas un flic pour des bricoles, il faut une raison sérieuse." (p. 197)

"Les oiseaux se crashent pour mourir : Brest victime des chutes de goélands." (p. 62)

Disparu ! Il avait totalement disparu ! Or, normalement, "un rouquin bedonnant avec casquette ringarde" et qui circule dans un Combi Volkswagen ne passe pas inaperçu. D'autant plus que la déco dudit Combi, "chameaux, tournesols, hippies à poil," est loin d'être discrète. Eh oui ! Depuis de longs mois, on était sans nouvelles du cyber-journaliste Léo Tanguy. Si l'on en croit Thierry Charpentier (lui aussi journaliste, au Télégramme), Léo-Alistair Tanguy, grand gaillard "futé, buté et ancré dans son terroir", a été conçu en novembre 2006, lors de "La Fureur du Noir", le salon incontournable du polar de Lamballe. L'un de ses "papas", le grand Gérard Alle a déclaré à Thierry Charpentier : "Nous sirotions une bonne bouteille, José-Louis Bocquet, Sylvie Rouch, Denis Flageul et moi. L'idée est venue de nous approprier le concept du polar régional qui fonctionne à l'identification des lieux, en l'ancrant dans les problèmes sociaux de la société bretonne". Quinze enquêtes du cyber-journaliste ont alors suivi, éditées par Coop-Breizh, pour le plus grand plaisir des lecteurs. C'est Gérard Alle qui rédigera la première - très bonne - enquête, celle qui "donnera le ton" : Les jeunes tiennent pas la marée. Après le quinzième roman, Coop-Breizh renoncera et ce n'est que récemment que la Gidouille décidera de reprendre le flambeau et de faire paraître "Les nouvelles enquêtes de Léo Tanguy", avec toujours Gérard Alle comme directeur de la collection...

Brest : Bientôt va être donné le départ des régates de l'International Global Race, mais ce n'est pas la raison de la visite de Léo Tanguy dans la Cité du Ponant. Il est venu rendre un dernier hommage à son ami Polo, lieutenant de police. Le corps de ce flic atypique, vaguement gauchiste et qui était loin de faire l'unanimité parmi ses collègues, a été repêché dans le deuxième bassin du port de commerce. Polo a été assommé puis précipité à l'eau.

Que faisait donc Polo au port de commerce ! Son meurtre peut-il être relié à une quelconque affaire en cours ?... C'est ce que va s'efforcer de découvrir le cyber-journaliste, tandis que certains collègues de Polo, chargés de l'enquête officielle, ne semblent faire montre d'un zèle démesuré... Léo Tanguy va croiser des personnes "étonnantes" (certaines "amicales" et d'un grand secours, d'autres très "hostiles") lors de ses recherches et de ses nombreuses pérégrinations dans une ville en proie aux luttes sociales...

Une dernière chose : ce n'est plus la pluie qui tombe sur Brest, mais des... goélands ! "Une sorte de crachin aviaire"...

J'avais beaucoup aimé Black Poher et Docks, les deux premiers romans d'Yvon Coquil. En termes de patinage sur glace, on aurait dit qu'il avait réussi les "figures libres". Oui, mais avec ce troisième roman, comment allait-il se comporter dans l'exercice souvent périlleux des "figures imposées" ? En effet, écrire un Léo Tanguy (tout comme écrire un Poulpe) tient des "figures imposées". Il existe des contraintes, une sorte de cahier des charges... Chaque auteur doit s'y conformer... Et puis, succéder à Gérard Alle, Sylvie Rouch, Denis Flageul, Thierry Daubrège, Jean-Bernard Pouy... n'est certainement pas chose facile.

Je n'ai pas lu toutes les enquêtes de Léo Tanguy (une dizaine seulement, mais toujours avec un grand plaisir) et j'ai également éprouvé un grand plaisir à la lecture de cette nouvelle enquête du cyber-journaliste.

Intrigue solide qui se déroule pour l'essentiel à Brest même. Yvon Coquil "promène" son journaliste tout comme il "promène" son lecteur dans une ville qu'il connaît parfaitement et qu'il aime beaucoup apparemment, ce qui fait que Brest devient "un personnage" important du récit... Dialogues percutants, souvent "à la Audiard", un Audiard breton s'entend... De nombreuses citations, souvent belles et profondes... Utilisation du breton et du parler brestois ("bressôa")... Multiples "clins d'oeil" et "private jokes", comme disent les Anglais. Et beaucoup, beaucoup d'humour, noir parfois...

Attention ! "L'ancien des chantiers navals" n'a pas écrit qu'un roman drôle et amusant. Dernier Train pour Ouessant est également un roman noir social, un "polar prolétarien". Il y est question de luttes sociales et de misère sociale, d'exploitation des ouvriers par des employeurs peu scrupuleux. Le message est transmis par certains des personnages du roman, "les belles rencontres" faites par Léo Tanguy au cours de son enquête : Zef et Noé, un couple "superbe"... "Les Marmoused", ouvriers échafaudeurs... Je ne citerai qu'un autre personnage, Pierrot "Le Fléau" (on ne peut tous les citer) qui, lui, ne transmet pas de message... Quoique...

Laissons la conclusion à Gérard Alle qui avait déclaré à Thierry Charpentier, lors de la sortie du premier Léo Tanguy : "L'idée est de faire de la littérature populaire de qualité. Ce n'est pas parce qu'on fait du polar régional qu'on doit être nul !"

Contrat rempli pour Yvon Coquil !

Roque Le Gall


Et une aventure de plus pour Léo Tanguy. Après les quinze premiers titres publiés par Coop Breizh, voici La Guidouille, la nouvelle maison d'édition qui reprend le flambeau. Comme d'habitude, c'est Brest même qui frappe à la porte, mais plutôt côté port. A coups de glandouren, çagazeouquoi, poulout, rue Duret, Recou (Recouvrance pour les non Ti-Zefs), Jean Gabin dans Remorques ou Zoé Goazec, Yvon Coquil en connaît un rayon sur not'ville. Et même des choses que je ne connaissais pas : notre fier tram avait un ancêtre né en 1898 et surnommé affectueusement "le péril jaune". Encore plus fort : c'est par Brest que le jazz est arrivé en France. Le lieutenant James Reeze Europe débarque en 1917 dans notre ville à la tête d'une soixantaine de musiciens pour remonter le moral des populations.

Ce coup-ci, Léo débarque à Brest alors que son pote Polo est trouvé mort dans le bassin. Pour en trouver la raison, Léo remonte fouiner dans la dernière enquête de son pote. Une occasion de voir toutes ces figures bariolées qui font la richesse de Brest : des anars, des poseurs d'échafaudage, des compagnies privées de sécurité, des friqués au yacht qu'en jette un max... Un truc bizarre tout de même : les goélands qui tombent comme des mouches, jusqu'à créer de vrais traumas crâniens valant dix jours d'hosto aux victimes ! Jusqu'au maire qui s'en est pris un dans le pare-brise.

Quelques remarques de politique, glanées dans les pages de ce nouveau Léo comme sur la rareté des flics de gauche, ou encore le problème du dumping social avec la venue sur les chantiers d'ouvriers de pays de l'Est généreusement payés à coup de cacahuètes. Et puis, la réparation navale militaire sous-traiterait-elle les boulots dangereux pour ne pas endosser les accidents du travail ?

Encore une fois il m'a touché le gars Léo, un mec attachant. Celui qui pleure sa Soazig morte dans un accident d'avion, mais n'hésite pas à se porter au secours de ses potes. L'ami, quoa. Entre belles gueules de Brest, solidarité de prolos et noirceur, Léo tient ses promesses racontées pour mon bonheur par Yvon Coquil.

Cagazequoi !

Marc Suquet


  

DOCKS

Yvon COQUIL

Barbu, 2009
170 pages. 9,5euros



Tu cultives ? Mais quoi donc, grand Dieu ?
Je cultive la nostalgie des champs mauves. (page 51)

Novy Dardoup, enquêteur à la SAM (Société d'Assurance Mutuelle), vit seul au dernier étage du Maltais, un bar du port de commerce de Brest et dont le patron, Mathieu, rencontré 10 ans plus tôt, "aurait pu être son père, et l'avait adopté sans façon" Myriam, son ex-épouse, vit désormais avec son professeur de sophrologie et Dardoup, à son plus grand regret, ne revoit son fils Yves, élève de CM2, que durant les week-ends.

Une nuit, il reçoit un appel téléphonique de M. Chapot, son directeur : "un entrepôt de la chambre de commerce est en feu depuis une heure du matin". Dardoup, persuadé de débarquer sur une simple affaire d'incendie, va vite se faire "virer de partout" lorsque le cadavre d'un notable, Goulven Penhors, un courtier maritime plutôt prospère, est découvert dans les décombres. Viré tout d'abord par la police, ensuite par son directeur qui lui demande de laisser tomber : "la police fera son travail". Directeur qui lui a dit naguère : "on ne (vous) rémunère pas pour (votre) perspicacité mais pour (votre) persévérance".

C'est pourquoi, Novy Dardoup, "âne bâté, et buté", va vouloir en savoir plus malgré les menaces et les tabassages.

Un ciel gris et bas de plafond ? On dirait un résumé de ma vie, songea Novy. (page 128)


J'avais bien aimé Black Poher, le premier roman d'Yvon Coquil. Je ne devais pas être le seul. Black Poher a, en effet, obtenu le Prix du Goéland Masqué 2008. Et qui donc a remis son prix à Yvon Coquil, lors du festival de Penmarc'h ? Jean-François Coatmeur himself !


Yvon Coquil n'en est pas encore revenu !...

J'ai beaucoup aimé DOCKS, ce deuxième opus, et cela pour différentes raisons :

L'INTRIGUE : Une intrigue solide dans l'ensemble. "C'est une histoire, avec un début et une fin, pas le style pour le style. Je suis plus un conteur qu'un écrivain. Dans DOCKS, sur fond de grève d'ouvriers de "La Navale", c'est un inspecteur d'assurances qui traîne ses doutes, ses fêlures et une énigmatique valise" (LE TELEGRAMME. Samedi 14 novembre 2009. Hervé QUEILLE)

LES PERSONNAGES :
Jules LE GALL, le prédateur, le flic ripou.
Yann GAONAC'H, le chef d'équipe docker, proche de la retraite.
M. CHAPOT, le directeur de la SAM, qui, en mémoire de son fils Pierre, protège quelque peu Novy DARDOUP.
Pierre CHAPOT (un personnage important !), mort à 25 ans, au cours d'un braquage à Barcelone, qui a laissé à Novy, son meilleur ami, déboussolé, une valise métallique que ce dernier, vingt ans plus tard, n'a toujours pas ouverte.
A chaque moment important de sa vie, Novy Dardoup ne manque de rendre visite à son ami, au cimetière.
MATHIEU, le patron du bar Le Maltais, roi de la débrouille, des combines et trafics en tout genre ("C'est tombé du camion"), fournisseur exclusif des véhicules et des costumes de son protégé, Novy Dardoup. Mais aussi MATHIEU, l'homme bon et généreux, qui efface les ardoises des chômeurs.
Novy Dardoup, le personnage central, anti-héros solitaire qui "traîne son désespoir sur les quais, buvant plus que de raison"

"Ce qui m'intéresse dans le roman noir, ce sont des personnages abîmés par la vie avec leurs angoisses. Pas des héros." (LE TELEGRAMME)


Comment ne pas trouver attachant ce personnage meurtri, blessé, ce Sam SPADE du Ponant qui va retrouver une certaine fierté en menant une enquête périlleuse ?

"J'aime bien aussi l'idée de rédemption" (LE TELEGRAMME)

Et puis quelqu'un qui a dans son studio minable une photo de Geronimo à cheval, quelqu'un qui entretient l'aquarium de ses deux voisins, incarcérés pour six mois, et qui, une fois par semaine leur fait parvenir une photo de leurs poissons ne peut pas être mauvais !...

BREST : En fait, Brest est "le personnage central de ce roman" et plus particulièrement le port de Co, où se déroule principalement l'intrigue. Brest que l'auteur connaît bien, qu'il dépeint avec authenticité et beaucoup de tendresse.

"DOCKS, une ode magnifique à Brest l'ouvrière" (LE TELEGRAMME) est "un polar sombre et sensible," un très bon roman noir.

A lire absolument, "GAST HA GAST !"

P.S. :

1- Pas évident de rédiger une chronique sur DOCKS, après avoir lu l'excellent article de Hervé QUEILLE (LE TELEGRAMME. Samedi 14 novembre 2009)

2- Les deux rencontres avec Yvon Coquil (Lamballe, Noir sur la ville. Et Kerhuon, salon du livre), véritable "passionné de culture polar," ont été un véritable plaisir.

Roque Le Gall

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