Quitter l'hiver

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2016
Notre Amérique, T. 1



12 novembre 1918, premier jour de paix. Max, le soldat alsacien, côté vaincus, lève un poing vengeur, étonnant Julien, soldat français et donc du bord opposé. Julien conduit Max à Paris et le présente à ses amis anars. A Rouen, le commando s'empare du Libertad, un vieux cargo rouillé rempli d'armes destinées à soutenir la révolution. Mais le cargo va modifier sa direction, sous l'impulsion déterminante d'une passagère clandestine...

Deux couples intéressants autour de cet album, celui des auteurs en premier lieu, que l'on connaît pour leur coopération réussie autour de Notre Mère la guerre, une enquête policière menée sur le front en 1915, mais aussi celui des deux héros, Max et Julien, aux antipodes politiques l'un de l'autre avec d'un côté Max, l'anar de service, activiste, grand connaisseur de la société engagée parisienne, genre Louis la Guigne qui traîne ses révoltes à travers l'Europe, et de l'autre, Julien, le faux ingénu qui cache bien sa candeur politique.

J'ai aimé le dessin de Maël, ses portraits et plans rapprochés comme sa coloration un peu sombre de l'album.

Bien évidemment, ce premier tome construit le cadre d'une épopée qui possède une solide trame historique. Mais Kris nous est maintenant bien connu pour son penchant coupable que l'on avait senti dès 2006 avec Un homme est mort. L'ensemble fonctionne, entraînant son lecteur de France au Mexique.

On sait notre duo d'auteurs parfaitement capable de nous réaliser une superbe histoire. On souhaite qu'ils évitent cependant le petit trou d'air qu'ils ont connu dans le troisième tome de Notre Mère la guerre. Vivement la suite !

Marc Suquet


  

Revenants

MAEL, Olivier MOREL

Futuropolis, 2013



Chaque jour, vingt-deux soldats et vétérans de la guerre d'Irak se donnent la mort. Un constat terrible qui motive Olivier Morel à leur consacrer un film. C'est l'histoire de ce film, L'Ame en sang, diffusé sur Arte en 2011, que raconte cet album. Celle de six vétérans : Ryan Endicott, qui ne parvient à exorciser qu'à travers l'alcool ; Liza Zepeda, assistante médicale à la prison d'Abou Ghraib ; Jeff Lucey, qui a tué deux Irakiens ; Vince Emanuele, qui découvre le chaos amené par la guerre ; Jason Mood, copain des jeunes garçons du village ou encore Wendy Barranco assistante anesthésiste.

L'histoire de tous ces GI part d'un constat commun : on créait l'insurrection qu'on était censé empêcher. Motivant, d'aller se faire tuer pour une si belle cause ! L'ensemble est terriblement émouvant. Les p'tits gars partis pour la patrie et contre les prétendues armes de destruction massive, reviennent totalement déglingués. Au point de trouver dans une maison dans laquelle on a supprimé toutes les cordes, un bout de tuyau d'arrosage pour se pendre. L'album se ferme sur des notes expliquant dix-huit éléments proches de cette guerre.

Le dessin de Maël est vraiment superbe : il souligne le désespoir de ces soldats par des faciès anguleux et marqués. Que du noir, quoi.

Rien à dire si ce n'est : une saloperie, la guerre !

Marc Suquet


  

Requiem

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2012
Notre mère la guerre, T. 4



Fin de l'enquête de Vialatte, sur le meurtre de trois femmes tuées sur le front en 1915. Je kiffe toujours autant le dessin de cette histoire : Maël, qui n'est pas un débutant puisqu'il a à son actif Dans la colonie pénitentiaire ou L'encre du passé, a toujours ce coup de crayon précis, expressif, aux couleurs tempérées et souvent grises. La guerre, la pluie, les tranchées, quoi !

Le scénario a perdu cette langueur nonchalante qui lui faisait un peu oublier son fil dans le tome 3. On arrive à la conclusion de l'histoire et l'explication de ces meurtres est bien là. Pas de la grande histoire, mais plutôt de la haine bien humaine et destructrice. Un truc pas bien beau que peut être les tranchées peuvent générer : "Si une histoire de guerre vous paraît morale, n'y croyez pas" (Tim O'Brien).

Une belle fin pour cette histoire en quatre tomes.

Marc Suquet


  

Notre mère la guerre, 3e complainte

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2011



Le lieutenant Roland Vialatte a rejoint le front où il est gravement touché. A l'hôpital, il retrouve le capitaine Janvier, venu lui demander de relancer l'enquête sur les trois femmes assassinées sur le front.

Troisième tome de l'enquête écrite par Kris et dessinée par Maël. Mais un tome dans lequel l'enquête n'avance pas franchement. On a parfois l'impression d'être un peu hors sujet.

Il reste des détails historiques intéressants : on accompagne l'arrivée des chars dans les tranchées. Fallait tout de même être gonflé, les tankistes ayant toutes les chances de cramer dedans ! Mais on assiste également au châtiment punissant les déserteurs : morts, ils sont pendus aux arbres afin que chaque soldat puisse comprendre ce qu'il risque ! Ou encore les amitiés entre soldats et peuple français.

Le dessin est toujours superbe et élégant. Un tome de transition vers la fin de l'histoire.

Marc Suquet


  

Notre mère la guerre, 2e complainte

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2010



En janvier 1915, Roland Vialatte est chargé d'enquêter sur l'assassinat de trois femmes sur le front. Mais une quatrième victime est découverte : Mathilde Dorne, une jeune prostituée belge. Vialatte va mener son enquête jusqu'à la ligne de front, sous le feu des allemands.

L'enquête policière est ici placée au second plan. Il ne faudra pas s'attendre à du suspense et un rythme haletant. Mais bien plutôt à une lente plongée dans l'univers de la guerre 14-18, avec ses horreurs, sa peur et son quotidien désespérant, mai aussi la possibilité pour certains de révéler leur humanité. L'album est aussi la rencontre du lieutenant Roland Vialatte, l'humaniste chrétien aux références littéraires sophistiquées, avec le caporal Gaston Peyrac, un gars qu'a son franc parler mais profondément attachant. J'ai aimé les dialogues et la franchise de Gaston Peyrac : "Bon Dieu Roland, tu me fais penser à une dame pipi qui débarquerait dans les chiottes de l'enfer avec une petite brosse et des gants roses !" Pas tout à fait sur la même ligne, les deux gars, mais ils s'apprécient au plus profond d'eux-mêmes.

L'album nous emmène également à la rencontre de tous ces combattants : Jolicoeur, touché au ventre dans son poste isolé et dont les allemands se servent d'appât ; Surin et Raton, qui vont chanter par-dessus les tranchées pour leur pote en train d'agoniser. On découvre l'utilisation par l'armée, sur le front, de repris de justice mineurs, l'armée ayant même fait changer leur âge pour les envoyer sans problèmes à la boucherie.

Il y a quelque chose d'absurde à voir ce lieutenant chercher à retrouver le meurtrier de ces femmes, alors que les cadavres pleuvent tout autour de lui. C'est la guerre !

Le dessin de Maël est superbe. J'adore ces visages et leur expression de peur : regardez l'oeil de la page 43 ou celui de Gaston Peyrac, page 15, quand il entend un de ses hommes mourir devant sa tranchée.

Ce deuxième album est parfaitement dans la ligne de la belle réussite du premier. On attend le troisième, moins pour l'aspect policier que pour comprendre comment la mère va absorber ses enfants.

Marc Suquet


  

Notre mère la guerre

KRIS, MAEL

Futuropolis, 2009
63 pages. 15 euros



En 1915 en Champagne, trois femmes, une serveuse de bar, une journaliste canadienne et une infirmière de la Croix rouge, sont retrouvées assassinées près du front. Sur chacune, une lettre. Le lieutenant Roland Vialatte est chargé de mener cette enquête.

Le titre de ce nouvel album de Kris et Maël rappelle celui d'Ernst Jünger "La guerre notre mère", écrit en 1922.

L'album est plein de contrastes : d'abord celui de l'enquête menée pour retrouver l'assassin de trois femmes tandis que des milliers d'hommes meurent tout autour au cours de mises à mort légalisées. Mais aussi, contraste des caractères : le lieutenant Vialatte possède une vraie culture humaniste : il évoque Hugo et Péguy. La rencontre avec le capitaine Janvier est celle de deux lettrés, perdus sur le front et qui retrouvent dans une bibliothèque, un îlot de paix et d'esprit, loin de l'horreur des tranchées. Mais l'humanisme posé de Vialatte va être brutalement confronté à la réalité des tranchées, passant ainsi d'une guerre romantique à la réalité boueuse du combat. Il y rencontrera Peyrac, un caporal socialiste, outré par la réquisition de jeunes de 15 ans à qui on a promis une remise de peine contre "un bon bol d'air dans les tranchées". Une vraie rencontre de caractères. Le style des paroles est parfaitement respecté : de posé et sophistiqué pour l'humaniste à direct et pugnace pour le caporal.

Bien sur, en lisant Notre mère la guerre on pense à Tardi et son C'était la guerre des tranchées, cité par Kris comme un travail exceptionnel, mais laissant de coté la force des combattants face à la guerre. Le sujet a été fréquemment traité de diverses façons : outre Tardi, on pense également à Kubrick avec les Sentiers de la gloire ou à Capitaine Conan de Tavernier. L'approche originale de ce nouvel album est d'entrer dans la guerre par la petite porte, celle d'une enquête policière.

Le dessin de Maël est bon : non seulement pour les expressions du visage mais aussi pour les couleurs utilisées qui sentent l'hiver et la dureté du paysage.

L'album est prenant tout autant par son histoire, celle d'une brutale confrontation avec la guerre et sa réalité, que par son illustration.

Marc Suquet

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