Omni-visibilis

Matthieu BONHOMME, Lewis TRONDHEIM

Dupuis, 2010
158 pages, 19 euros



Hervé est un homme comme les autres. Il survit tranquillement dans un monde qu'il ne comprend pas plus que ça et où ses phobies ordinaires occupent une bonne part de son temps et de son esprit. Tout change un drôle de matin où il se rend compte que quelques personnes voient, entendent et même sentent ce qu'il vit. Puis ce n'est plus quelques personnes mais l'ensemble des personnes qui peuplent l'humanité qui vivent à travers ses sens. C'est alors la course à l'exploitation de l'Hervé par l'homme. Aidé de quelques rares vrais amis, il tente de ne pas se faire hacher par la horde de ceux qui voient en lui un outil de communication et de propagande.

On retrouve dans les premières pages, la liste des phobies déjà vues dans les carnets de Trondheim au travers de Hervé magnifiquement servi par le dessin en noir et blanc (et bleu) de Bonhomme. Passé un court moment de peur on l'on craint la redite en album de ses carnets, l'histoire se met en place en deux temps trois mouvements. Le moindre personnage a droit à une vraie crédibilité. On croit connaître où reconnaître tout le monde, de la petite vieille qui traverse la rue au gros con qui croit avoir touché le gros lot. Tout ce qui se passe est analysable et explicable comme une critique du monde moderne et de son fonctionnement pervers. Rebondissements, imbroglios, surprises... Il se passe tellement de choses en si peu de temps qu'on regrette presque que l'album ne soit pas plus gros. Puis finalement, il faut reconnaître qu'il n'y en a ni trop, ni pas assez. Un bel équilibre d'écriture et de dessin que l'on ne croise plus beaucoup dans la surproduction du monde de la bande dessinée. A la relecture, on découvre des détails passés inaperçus dans les cases parfois presque vides au dessin fluide qui en trois traits transmet ce qu'il y a transmettre.

Ma plus grande surprise reste de voir Lewis Trondheim se lancer dans cette histoire avec Matthieu Bonhomme. Bon choix de part et d'autre car il est certain que l'album n'aurait pas été perçu de la même façon si cette aventure/mésaventure était arrivée à Lapinot et ses amis. Encore une face de la bande dessinée explorée par M. Trondheim et M. Bonhomme avec réussite.

Roland Drover


  

Mega-krav-maga, tome 2

FRANTICO, Mathieu SAPIN, Lewis TRONDHEIM

Delcourt, 2010
coll. Shampooing



Suite et fin de la pochade "hénaurme" (comme dirait Télérama) des dessinateurs les plus caca-prout du moment dans le paysage de la BD française. Bon, disons-le clairement, il n'y avait rien de subtil dans le premier tome. Et bien dans celui-ci il y a encore moins que rien. Finalement ce sont des myriades de factions de MKM qui s'affrontent pour récupérer Mathieu et Frantico, et en fait sont à la recherche du gourou ultime de leur discipline qui doit désigner son successeur. Leurs différentes tendances rappellent les scissions multiples des partis politiques écologiques à leurs plus beaux jours (les verts-cuisine au gaz, les verts-huile de pépin de courge troisième pression à froid, les verts-pratique du banjo et récupération des dégagements méthaniers des ordures domestiques, etc.) C'est comme la première fois du grand n'importe quoi qui peut faire rire ou pas, c'est selon. Quoi de plus personnel et inexplicable que l'humour ? Enfin, ceci est le dernier tome de la série. Tant mieux, car même quand on aime il n'en fallait pas plus. La petite influence rigolote que j'ai notée qui m'a plu : au tiers de l'album, on reconnaît les rebondissements et virages à 180, 360, 720 degrés qu'il y avait dans un petit opus de Lewis Trondheim publié à l'Association, Imbroglio, qui lui pour le coup était du grand art (ce que je ne peux honnêtement pas prétendre pour celui-ci). Anecdotique au final, l'expérience ne donne pas envie d'être réitérée.

Marion Godefroid-Richert


  

Méga krav maga

FRANTICO, Mathieu SAPIN, Lewis TRONDHEIM

Delcourt, 2010
189 pages. 8.5 euros



Mathieu et Frantico sont à Lisbonne pour un festival de bloggeurs BD. Abordés par un homme étrange et son frère, ils se retrouvent rapidement embringués dans une lutte à mort entre deux factions rivales de méga krav maga, un art subtil qui dérive de la technique de combat israëlienne classique en plus abouti. Séparés rapidement, les deux compères voyagent jusqu'en dehors de l'Europe pour sortir de pièges mortels.
Du grand n'importe quoi rigolo, voilà à quoi on s'attend en regardant cette association de noms au fronton de la couverture. Et c'est ce qu'on obtient. Irrévérencieux, politiquement incorrect, drôle de bien des manières mais pas très fine ni subtile en tout cas (et ma foi, ça fait du bien). Un récit sympa. On en attend les développements avec un brin d'appréhension cependant. Combien de temps le charme va-t-il durer ? Jusqu'à présent seuls deux tomes sont annoncés, ça devrait donc pouvoir tenir la route.

Marion Godefroid-Richert


LE livre qui m'a réconcilié avec le Krav Maga. Je ne m'étendrai pas sur les raison de ce désamour mais la lecture de cette superbe petite (par la taille) bande dessinée me donne de bonnes raisons de croire que le monde pourra être meilleur un jour.
C'est en parodiant à merveille le style actuellement surexploité de la chronique bloguesque des humeurs de dessinateurs que ces dieux du 7ème art racontent les aventures les plus improbables du monde. Le début laisse penser que ce n'est justement qu'une retranscription de plus de la vie romancé de quelques auteurs qui daignent nous faire partager leur vie. C'est drôle et très vite, la satire apparaît doucement avec un peu (beaucoup) d'autodérision. Ce n'est que pour mieux nous tromper quelques pages plus loin. Quand le méga Krav Maga apparaît, on se dit que c'est un délire de quelques pages et que l'on va revenir vite fait aux histoires de festivals et aux problèmes gastriques ou sexuels des héros. Mais non, le titre a vraiment une raison d'être et il dit la vérité. C'est de la transmission et de la protection d'un art martial pourtant pas millénaire dont il s'agit.
A l'origine de déjà plus d'un style de bande dessinée, Lewis Trondheim détruit lui-même un de ses fonds de commerces pour inventer un nouveau genre. Il sera vite copié mais pas de souci pour lui car il connaît personnellement Frantico et ce dernier maîtrise le Méga Krav Maga.

Roland Drover


  

Revolutions

OBION, Joann SFAR, Lewis TRONDHEIM

Delcourt, 2009
Donjon, Tome 106
47 pages. 9 euros



Marvin le rouge et le roi poussière sont piégés sur un satellite dérivant de Terra Amata. Celui-ci a la désagréable particularité de tourner sur lui-même, ses occupants sont donc contraints à une course permanente sur son pourtour afin d'éviter la chute, mortelle, vers la surface en fusion de l'ancienne terre du donjon. Les deux Marvin croisent donc la route et le fer des ours qui peuplent l'astéroïde, jusqu'à la confrontation avec le takmool, un faux bienfaiteur qui fait traîner son palais, parc et dépendances en continu par des ours consentants en échange d'un peu de repos au sein des murs de cette thébaïde sur roues. Hélas pour lui, le suzerain a femme et fille très en appétit des choses de la chair, ce qui met en péril ce fragile équilibre d'exploiteur par moultes galipettes dans les buissons fleuris avec nos aventuriers...

Pour ceux qui ignorent ce qu'est "Donjon", le projet le plus ambitieux de la BD française actuellement en chantier (et pour un certain temps d'ailleurs), il y a un site très bien fait. Pour les autres, vous êtes certainement comme moi et vous bondissez d'allégresse à chaque nouvelle parution. D'autant que celui-ci est une oeuvre d'un de nos chouchous brestois, le grand Obion (ben oui, il me dépasse d'au moins une quinzaine de centimètres; ce n'est pas rien) au trait souple et charnu, surtout quand on en vient aux demoiselles. Tout d'abord, le scénario de ce numéro 106 de donjon crépuscule est une réussite totale. Sfar et Trondheim portent tous les deux cet appétit du sous-texte philosophique et politique jusqu'à un niveau peu atteint dans le neuvième art. Je n'avais pas encore eu l'opportunité de voir une critique aussi brillante du grand capital en bulles et en cases. Marx s'invite chez Donjon, mais la chute de l'URSS et la défaite du maoïsme sont passées par là, et les révolutionnaires ne peuvent que brièvement saccager l'exploitation négrière du prolétariat par les patrons d'envergure même modeste. Les marginaux de l'astéroïde que croisent Marvin et le roi poussière sont tous illustratifs de ce que nos sociétés occidentales laisse comme place aux exclus (volontaires ou non) du système capitaliste. Les ours qui marchent sur des échasses pour échapper aux herbes carnivores par exemple ; que ce soit au premier ou au second (ou même quatre-vingt-dix-septième) degré c'est une magnifique métaphore de ce qui attend celui qui ne suit pas la voie du commun des mortels : on pourrait résumer la leçon par "t'as plutôt intérêt à ne pas t'endormir sur ton perchoir, avoir un bon équilibre et la jouer perso si tu veux t'en sortir et même comme ça ce n'est pas gagné". Quant au dessin, Obion se sort très bien de la charte des dessinateurs du donjon. On retrouve le roi poussière et Marvin tels qu'en eux mêmes, mais comme d'habitude il y a les petites différences qui distinguent chacun des contributeurs par un graphisme personnel, une "patte". Ici le lapin rouge bien que dégingandé gagne une petite souplesse des articulations qui le font paraître plus élastique, moins raide, moins macho (oui oui, tout ça veut dire un peu la même chose mais c'est pour souligner la subtilité du changement). Le roi poussière gagne en rondeur plus ferme, il est moins las des choses de ce monde, il est plus droit pour les affronter. Et les femmes ! Ourses plantureuses, offertes à la caresse du vent et des yeux, elles sont un hymne à l'épanouissement de la chair et au plaisir. Au nom de toutes les déesses callipyges de Bretagne et d'ailleurs, merci à Obion pour si bien illustrer la beauté des formes plantureuses féminines en ces temps maudits où la mode est d' encenser la maigreur famélique des anorexiques complexées ! En conclusion, un excellent cru que ce Révolutions. Courez vite vous le procurer si ce n'est encore fait.

Marion Godefroid-Richert

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