La Déconfiture

Pascal RABATE

Futuropolis, 2016
La Déconfiture, T. 1



Ben oui, c'est une vraie déconfiture, le repli de l'armée française en juin 1940. Et le nouvel album de Rabaté en décrit quelques pages : des cadavres allongés sur le bord de la route qui attendent leurs croque-morts, les "emballeurs de chez Borgnol" retardés par leur pique-nique, au colonel qui se suicide devant ses hommes à l'annonce de la reddition de l'armée, on suit la course de Videgrain pour retrouver son régiment. Peu de paroles, seule la vie des soldats confrontés à la débandade. L'album reste dans le sobre, oubliant souvent les dialogues.

Quelques petits éléments historiques disséminés avec légèreté dans l'album à destination de certains réfractaires à l'histoire, les auraient aidés à comprendre que l'on parlait ici de la débâcle de l'armée française en juin 1940, comme celle de millions de civils jetés sur les routes. Côté dessin, c'est plutôt sobre et parfois décalé tant les soldats semblent plutôt ahuris, comme dans les dernières pages, devant les évènements que franchement éprouvés : probablement doivent-ils se bétonner devant les difficultés du moment ?

Au final, une bonne idée que de vouloir décrire ce moment difficile par le menu, en suivant l'errance des soldats. Le ton détaché pris par l'auteur peut cependant laisser le lecteur au bord de l'émotion, sans jamais l'atteindre totalement. Une sensation parfois étrange face au tragique de la période. Mais depuis La vie est belle, n'a t'on pas appris décaler un regard ?

Marc Suquet


"Mais qu'est qu'on fout là ?" pourrait être le résumé de ce premier tome du diptyque de Rabaté !

Nous suivons Amédée et André sur les routes de France, cette France en pleine débâcle qui laisse ses morts sur le bord de la route pour courir après un ennemi qui au final se retrouve derrière... Sur cette route et à contresens, ils vont croiser toutes sortes de personnages, des plus fantasques (en effet prendre la fuite avec son matelas... quelle drôle d'idée) aux plus noirs (cette France courageuse... mais pas que !) en passant par une armée en déroute et en mal de cible.

Alors pas de grandes aventures ni de héros survitaminés ici. Non, juste des hommes ordinaires pris dans la tourmente et comme en sursis.

Le trait de Rabaté, en noir et blanc, sert parfaitement son récit. Il s'y mêle angoisse (avec ces cases sans dialogues où défilent avions allemands et rangées d'arbres) et douceur de cette France des campagnes à l'heure de la moisson.

Un bien bon premier tome !

Annecat


  

Vive la marée !

David PRUDHOMME, Pascal RABATE

Futuropolis, 2015



La plage, depuis l'arrivée à la station durant laquelle on en profite pour critiquer le gars devant qu'a un 4 x 4 (malaise quand on comprend que c'est un gars plutôt sympa qui se réjouit de voir les enfants jouer ensemble) jusqu'aux clefs de la bagnole retrouvées le dernier soir dans le sable de la plage. Une description amusante, critique, fine, acerbe, moqueuse de la France estivale, en maillot de bain.

On pourrait se croire chez les Bidochon, mais c'est beaucoup plus subtil. Dans le simple cadrage choisi par les auteurs, d'abord : on passe d'un regard à l'autre, le sujet observé devenant à son tour l'observateur. Une stratégie qui permet d'explorer le mental d'un vaste éventail de plagistes moyens : depuis le franchouillard jusqu'au baigneur BCBG, tellement supérieur au vulgum pecus, qui étale sa chair sans un minimum de pudeur. On y trouve aussi tous les comportements "plagiaux", depuis "je mate les fesses de ma voisine" jusqu'à Médor qui saute innocemment sur les baigneurs allongés, en passant par les discussions météorologiques ou la flippée du corps qui a tant de mal à se déshabiller. Bien vu, le long silence de restaurant durant lequel les convives se distraient des piétons, probablement plombés par l'absence de paroles.

Un concentré d'observations subtiles de deux gars qui ont dû passer bien du temps les fesses sur le sable. J'ai eu l'impression d'être un papillon volant au dessus de la plage et d'accumuler dans mes yeux à kaléidoscope les multiples petites scènes journalières qui composent cet univers estival.

Scénario comme dessins, franchement, j'adore !

Marc Suquet


  

Le Linge sale

Sébastien GNAEDIG, Pascal RABATE

Vents d'Ouest, 2014



Pierre Martino s'est tapé quelques années de prison. Normal : un meurtre à la carabine, ça le fait pas. Ce qui le fait encore moins, c'est de se gourer de victime : au lieu de flinguer sa propre femme et son amant, Martino dessoude un autre couple... par erreur. Pas de bol. Alors, à peine sorti, Pierre Martino n'a plus qu'une idée en tête : se venger et réussir le coup qu'il a foiré vingt années plus tôt...

Voilà un album agréable, pour une histoire intéressante. Martino la rumine depuis longtemps, sa vengeance. Il suit son ex et épie sa nouvelle famille un peu borderline, les Verron. Son rival est un vrai macho, un de compet' comme on n'en fait plus. L'occasion d'un portrait cynique d'une famille marginale, arnaqueuse et au final pas très sympa dans laquelle on se demande un peu comment l'ex de Martino a pu se faire embarquer.

L'album en reste au stade de l'agréable. Le scénario manque un peu d'originalité et de punch. L'ensemble est un peu froid et le dessin assez atone n'exprime guère l'ambiance colorée qui devrait pourtant se dégager de cette histoire. Pas désagréable mais sans plus, donc.

Marc Suquet


"Tu forces le trait."

C'est en paraphrasant un des personnages secondaires que l'on peut résumer Le Linge sale.

En voulant montrer le désir de vengeance face à une France d'en bas caricaturée, l'auteur nous fait presque oublier le scénario original : Martino, agent commercial, écope de vingt ans de placard pour avoir tué par erreur un couple de tourtereaux, pensant assassiner sa Lucette qui le rendait cocu avec un rustre dans un motel miteux. Relâché pour bonne conduite, Martino est toujours obsédé par l'idée d'assouvir sa vengeance. Il retrouve son ex-compagne dans la cambrousse de Cholet. La Lucette a en effet refait sa vie avec son amant, refondant une famille, délaissant une vie confortable d'il y a vingt ans pour un taudis mal famé et un QI familial rasant les pâquerettes.

A force de trop exploiter la moelle du genre (la vendetta du mari jaloux) et les personnages (oui on a compris, ce sont des beaufs), l'histoire passe à côté de son sujet. Dommage. Car les trouvailles et les dialogues sont là, parfois.

"Tu forces le trait."

Alain


  

Crève Saucisse

Simon HUREAU, Pascal RABATE

Futuropolis, 2013



"Quand on fait des cornes à un boucher, faut pas s'étonner de passer de l'état de client à celui de marchandise." Ben, c'est un peu ça l'histoire de cet album, telle qu'elle est résumée en quatrième de couverture. Didier est boucher, jusqu'ici tout va bien. Mais sa femme Sandrine, fricote grave avec Éric, du binôme Laurence et Éric, les meilleurs amis du premier couple. Didier, rien qu'à la manière dont il coupe sa viande, on le sent carrément désireux de se venger.

L'album est très bien vu puisqu'il prend le parti de suivre notre boucher dans les différentes phases de son plan : la découverte de l'infidélité de Sandrine, sa rage qu'il passe à coups de tranchoir dans les carrés de viande pendus dans son frigo, la tristesse mais aussi l'espoir que Sandrine revienne. Et puis je vais rien dire, mais la technique mise au point par Didier est quasi machiavélique : ça combine, ça intrigue, ça imagine un piège du genre définitif. Il fait pas un pli, le Éric, fasse à la rage de celui qui aurait du être son pote.

Le dessin est simple, expressif et soutient bien les changements psy du boucher. Bref, un album qui traîne pas, qui intrigue, des persos intéressants, un fait divers qu'on pourrait très bien lire dans un journal local. Que du bon !

Marc Suquet


Je ne reviendrai pas sur le résumé de cet album, fort bien fait par l'ami Marc. Tout au plus livrerai-je mon sentiment sur l'oeuvre.

Je me suis agréablement laissé embarquer dans cette histoire de vengeance. Alors que le dessin m'a laissée sceptique sur les trois ou quatre premières pages, il a fini par se faire discret et adéquat, suivant les méandres un peu saumâtres du cours des pensées du boucher. Comme d'habitude avec Rabaté, un microcosme ordinaire est finement observé et mis en scène. Le sieur sait rendre intelligiblement passionnante l'humanité de tous les jours. On suit, captivé, l'élaboration du plan et son exécution. Je me permettrai cependant un petit bémol. En ce qui concerne la dernière page, à mon avis elle est en trop. L'histoire était parfaite jusque-là, et l'ultime développement l'affadit un tantinet. Dommage, mais ne rend pas l'album mauvais. Un bon cru, à lire dans le plaisir.

Marion Godefroid-Richert


  

Bienvenue à Jobourg

Pascal RABATE

Futuropolis, 2013



Patrick débarque de France pour travailler à Johannesburg. Mais l'imprimerie qui l'attendait est mise en faillite. Patrick va utiliser son temps libre pour s'immerger dans la société sud-africaine et dans les recoins de la ville.

Pascal Rabaté a fait ce travail à l'occasion d'une résidence à Johannesburg, invité par l'institut français d'Afrique du Sud. Il ne sait rien sur le pays sauf ce qu'il a lu dans le Lonely Planet : c'est un pays violent soumis à une terrible épidémie de Sida. Le premier regard de Patrick en est impressionné : pas question de démarrer sa voiture sans enlever la barre de blocage du volant, celle du levier de vitesse mais aussi le petit bouton secret caché dans la portière qui coupe l'essence au bout de trois cents mètres ! Il y a aussi toutes ces grilles entourant les maisons et les pancartes si accueillantes montrant l'armement dissuasif que possède le proprio. Bref, une ambiance cool !

Mais rapidement Patrick va se couler dans cette société multiculturelle. Emmené par Doudou, il visite Soweto, un bidonville de la surface de Paris, danse lors d'un barbecue et se réveille dans le lit de Maria, l'authentique princesse zoulou. Suprême intégration, il remplace sa coupe bien sage par des dreadlocks.

Une chronique sociale intéressante car, au-delà de la peur qu'inspire Johannesburg, Rabaté est allé puiser sa richesse, sa vitalité et son énergie. On achève cet album avec tout de même une impression de survol, tant la description de cette société est rapide : 68 pages en petit format, c'est bien vite passé !

Le dessin plutôt rapide et au crayon, donne une impression de carnet de voyage qui colle bien au récit.

Marc Suquet


  

Bien des choses

François MOREL, Pascal RABATE

Futuropolis, 2009
180 pages. 18 euros



Attention à l'arnaque. Ceci n'est pas une bande dessinée. On pourrait classer l'objet dans la rubrique "roman graphique". C'est à la mode. Ou bien pour être plus juste il s'agit d'un roman épistolaire illustré (à ma connaissance, réduite il est vrai, il n'y en a pas des masses). Voici pour l'identification de la bête. Soit un couple de retraités qui abreuvent leur voisine arroseuse de plante/ramasseuse de courrier de ces fameuses oeuvres d'art populaires que sont les cartes postales, ornementées d'une prose à l'humour variable, parfois nostalgiques, parfois rêveuses.

François Morel se fend d'une petite introduction sympathique. Son cahier de vacances personnel se situe entre bons baisers de Bruges et les Deschiens. Tout semble ramener toujours l'acteur/auteur à ce qui contribua à le rendre célèbre à ses débuts. On est sensible (ou pas) à cette esthétique sociale modeste de la fin du siècle dernier, loin de la culture pop et plus près des petits déjeuners Ricoré du temps où leur emblème n'était pas devenu la famille nucléaire parfaite de quatre personnes avec labrador en option. On sent toujours dans ces envois de carte postale des quatre coins du monde la présence des blouses bleues à fleur en mélange coton-tergal et de l'encaustique à base de cire d'abeille. On retrouve amusé les petits travers qu'on a tous eu lors des messes du stylo bic pré-rentrée : l'écriture qui se redresse tout à coup à la faveur de la rencontre avec un coin, la signature hâtivement jetée par papa à côté de la sienne pour faire genre "si, si j'ai écrit aussi". Enfin un petit opus pas désagréable pour peu qu'on se laisse séduire par l'ambiance un peu obsolète qui s'en dégage.

Marion Godefroid-Richert


Chère Brigitte

Nous sommes bien arrivés à Ouarzizine ou comme tu t'en doutes il fait bien beau ! les gens sont très gentils et nous goûtons la gastronomie locale, c'est bizarre il y a foule d'autres spécialités que le couscous, mais comme dit Gérard "ça ne vaut pas ta blanquette !" ceci dit, nous avons eu de petits embarras gastriques malgré toutes nos précautions d'hygiène, heureusement résolus, nous pensions tout de même être à l'abri dans un 4 étoiles mais bon...

Nous profitons de la plage ou beaucoup de femmes sont en burnous (ce qu'elles doivent avoir chaud !) alors evidemment les hommes me regardent bizarre avec mon maillot double maintien "femmes en formes" de chez Danart, ce n'est quand même pas ma faute si les femmes de là-bas ne montrent même pas un genou ! Bon à bientôt ma petite Brigitte !

Gérard t'embrasse

PS : j'espère que Rimski est bien sage !

Ah le charme désuet des cartes postales ineptes que nous nous échangions naguère, au lieu de SMS avec photos tout aussi ineptes que nous échangeons maintenant, en voici tout un florilège dans ce charmant recueil, c'est cocasse, touchant parfois tant ces petits messages dépeignent l'usure des couples qui voyagent pour oublier qu'ils se font chier, et qui se font chier en voyage !

Pour moi, du tout bon !

Gaëlle


  

Un petit rien tout neuf avec un ventre jaune

Pascal RABATE

Futuropolis, 2009
102 pages. 17 euros



Patrick possède une boutique de farces et attrapes. Une boutique du genre de celles dans lesquelles on achète un coussin péteur, un tablier de cuisine orné de faux seins ou encore des trucs de footeux qui n'ont que très peux de chances d'être conseillés par Télérama ! Et Patrick, pourtant, c'est pas la joie, depuis la mort de sa femme. Mais la rencontre avec une acrobate du cirque Nuage va changer sa vie.

Quand on voit Rabaté sur la couverture, en général on court. Depuis Les petits ruisseaux et l'histoire du vieil Émile qui pêche et boit des coups avec ses potes, moi j'aime. Mais là, j'avoue avoir été un peu déçu. L'histoire de Patrick reste froide et artificielle. Pas de subtile comédie sociale comme on en connaît chez Rabaté. Bien sur ce n'est pas mauvais, mais çà manque de caractère et de profondeur. La simplicité du dessin, sans détail avec des couleurs assez froides, n'améliore pas ce sentiment.

Quelques trucs sympas comme Hamed, le copain de Patrick, qui s'étonne de voir un commerçant en farces et attrapes faire la gueule, ce à quoi lui répond l'intéressé : "un arabe qui vend du pinard et du jambon, c'est pas contre nature ?" Ou encore, le bain avec sa copine acrobate, tous ses jouets flottants et notamment un sexe nageur. Mais cà ne fait tout de même pas un album.

Les premières planches sont disponibles sur le net.

Marc Suquet


De la difficulté de tenir un magasin de farces et attrapes quand on est dans une bonne grosse déprime, pour ne pas dire une dépression. Bien sûr quelques personnes s'activent autour de Patrick pour lui éviter un plongeon trop profond dans les idées noires. Il y a Stéphanie, sa vendeuse qui essaie le sourire au quotidien ; le frère aîné qui vient lui taper dans le dos une fois de temps en temps et le tarabuster gentiment; et puis Ahmed, le copain arabe qui "vend du jambon et du pinard". Celui-là serait capable de faire une petite fête rien que pour sortir Patrick de sa glauquitude. Et ça pourrait bien marcher. Parce que au détour d'un fond de verre il arrive de croiser des petites fées équilibristes et malicieuses qui ne se laissent pas rebuter par une lippe boudeuse...

Rabaté continue dans sa veine réaliste. Après la Marie en plastique, le revoilà dans une France rurale, un peu isolée, avec ses petites vies tranquilles qu'agitent les passions des grands comme au plus fort d'une tragédie slave. Les portraits de ses personnages se dessinent au fil du déroulement de l'histoire comme ils le sont par la plume de leur auteur: une esquisse, dont le flou savant n'est pas manque de précision mais au contraire laisse libre champ à l'imagination tout en la nourrissant d'un fort pouvoir évocateur. Il ne se passe rien de spécial ni de remarquable, et c'est palpitant quand même. La marque d'un style. La preuve d'un auteur.

Marion Godefroid-Richert

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