Peste

Chuck PALAHNIUK

Gallimard, 2009
432 pages. 8 euros



Mais qui était donc Rant Casey ? Buster, Buddy, suivant que son père ou sa mère l'appelait, dégoûtant et fascinant. Capable de reconnaître à qui appartenaient les tampax et préservatifs de la région au premier coup d'oeil ou au reniflement près. Le patient zéro de la plus grosse épidémie de rage du siècle et de l'histoire de l'humanité. Un visionnaire du voyage dans le temps. Le résultat d'un croisement génétique improbable avec sa propre ascendance. Tout ça et rien de tout ça, ce sont tous les gens qui l'ont connu, reconnu, croisé ou fréquenté qui le disent. Mais de quel esprit maladif pourrait germer l'idée d'un être d'une telle nature, si ce n'est de celui de CP ?

Encore une fois l'écrivain américain a pété une durite, comme on dit vulgairement. C'est de l'ordre du génial et complètement original, jamais lu avant. Un récit choral puisque le produit d'une bonne trentaine de personnages qui esquissent et ensuite affinent le portrait de cet improbable antechrist à grand coup d'anecdotes et de petites confidences personnelles. La maîtrise de la technique narrative relève déjà du grand art de la part de l'auteur, mais la teneur du récit a également de quoi laisser pantois. C'est lentement que le fantastique fait irruption dans cette biographie étonnante d'un héros peu ordinaire. La description sociétale attenante à la vie de Rant Casey est pour sa part comme d'habitude chez Chuck Palahniuk un condensé de désillusion et de pessimisme, mais tellement réaliste, plausible, qu'on ne peut qu'y souscrire, hilare et consterné. C'est encore un exemple de l'inventivité d'un des auteurs les plus créatifs de sa génération.
Un grand régal de lecture, une oeuvre peut-être visionnaire ? A lire d'urgence.

Marion Godefroid-Richert


  

Choke

Chuck PALAHNIUK

Gallimard, 2005
383 pages. 7 euros



Un nouveau pamphlet nihiliste du plus tordu des auteurs néo-beat de ce nouveau millénaire, voilà pour planter une étiquette sur le dos de l'oeuvre. Soit Victor Mancini, laquais dans un village reconstitutif de la vie aux Etats-Unis en 1734. Ce jeune homme tout sauf prometteur a plusieurs cordes à son arc : il est sexoolique (c'est à dire forniqueur compulsif) et également artiste performeur. Il passe ses soirées à faire semblant de s'étouffer avec de la nourriture dans tous les restaurants de la ville afin de permettre à monsieur ou madame tout-le-monde de devenir le héros de sa propre vie. Accessoirement ça lui permet de maintenir ses finances à flot en soutirant allègrement à ses sauveurs quelques billets qui rejoignent le gouffre sans fond de ses dépenses. L'établissement qui accueille sa mère démente est en effet le motif d'un budget élyséen. Victor doit cependant se complier à cette mascarade pour le bien de l'humanité autant que pour la sauvegarde de sa maman, quand bien même cette dernière lui a concocté une petite enfance unique dans les annales de la maltraitance parentale. On en vient à souhaiter assez rapidement que le jeune homme va se décoincer un jour de la quatrième étape sur la voie de la guérison de sa dépendance au sexe, tellement sa vie flirte sauvagement avec la folie furieuse.

Un bon premier avertissement à donner avant d'ouvrir le livre, c'est d'éviter de le faire à un moment où vous attaquez votre quatre-heures. La description très réaliste que Chuck P. fait de l'univers sensoriel de son pauvre héros suffit au bout de trois pages à tourner sur le gésier de n'importe quelle personne ayant une imagination olfactive un tant soit peu développée! Un deuxième avertissement, et non des moindres, c'est d'éviter d'offrir la chose à votre petit neveu de dix ans pour rentrer dans la thématique "tiens mon chéri, ça c'est un livre que tata a découvert grâce à son club de lecteurs". Il devrait y avoir un petit logo à apposer sur les couvertures de livre comme il y a des catégories pour les films. Là on mettrait volontiers un petit rond rouge barré sur un 16, si ce n'est un 18. On peut très clairement classer le récit dans la catégorie "contient des paroles explicites". Et en fait, au sortir de la narration des incroyables journées de la vie de Victor Mancini, ce n'est pas tant la grande crudité de toutes les situations sexuelles dans lesquelles il s'emmêle qui sont gênantes que le désespoir abyssal dans lequel il se débat ou bien se vautre selon les moments. Et quand je dis gênantes, je pourrais tout aussi bien dire abasourdissantes, voire dérangeantes. On entre dans l'univers de CP en prenant garde à soi, tel le beau militaire de Carmen. On en ressort rarement indemne. Une grande leçon de morale torturée, entre Charles Bukowski et Jack Kerouac saupoudré d'Anaïs Nin. Un refus du diktat social poussé jusqu'à l'irruption de l'absurde comme démonstration de l'existence indispensable de la marginalité. Et quand Victor se prend pour Jésus, c'est pour atteindre un comique grimaçant qui trouve un écho moins grinçant avec L'agneau de Christopher Moore, contemporain de Chuck qui porte un regard un peu moins désespéré mais tout aussi peu complaisant sur notre monde. Enfin vous aurez été prévenus, ce livre n'est pas à mettre entre toutes les mains, même si salutaire et original en diable et en majesté.

Marion Godefroid-Richert


Mon coup de coeur de l'année, j'ai rarement lu quelque chose d'aussi foutraque et transgressif que ce (4ème) roman de Palahniuk, ce n'est pas vraiment de la noire, mais c'est très très mauvais genre assurément: Victor Mancini est un étudiant en médecine raté qui bosse comme figurant avec son pote Denny dans un parc de loisirs à thème historique.

Pour joindre les deux bouts et payer la pension prohibitive de sa mère gâteuse, Victor a monté une arnaque moyennement lucrative, mais assez ingénieuse: il écume les restaurants chics de la région, se bourre de nourriture et se lève en simulant l'asphyxie, se précipitent à chaque fois un ou plusieurs bons samaritains pour lui administrer un Heimlich salvateur, le héro d'un jour s'en trouve alors totalement transfiguré, comme si cette vie sauvée le sauvait lui de sa médiocrité a tout jamais, ne reste plus à Victor qu'a lui soutirer quelques subsides des mois durant par des lettres ruisselant la reconnaissance et la geignardise, poussant son sauveur à protèger son investissement en renvoyant un chèque.

Sinon Victor et Denny sont aussi sexoolics (obsédés), passablement déjantés, et aiment bien se prendre des muflées gratuites en siphonnant la bière des pièges à limaces dans les quartiers bobos.

Le roman décrit la la quête de Victor cherchant à soutirer de sa mère mourante la vérité sur ses origines, entrecoupée de flashbacks sur son enfance ruinée, il en sortira totalement destabilisé en découvrant l'incroyable vérité, et plus encore lorsqu'il découvrira :
1/ Qu'il ruisselle littéralement de bonté et de compassion.
2/ Qu'il est amoureux ( dur pour un sexoolic )

Saura t-il enfin qui il est vraiment ?

Alors oui c'est scato, obscène, gerbant parfois, mais aussi et surtout drôle, pathétique, formidable, Victor et Denny sont à la loose ce que Picasso est à la peinture, parce qu'à ce niveau c'est vraiment de l'art !

Je concluerai par : caniche, si si, lisez, vous saurez !

Gaëlle

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