Peindre au noir

Russell JAMES

Fayard, 2009
458 pages. 22 euros



Deux jeunes soeurs anglaises, artistes, belles, frivoles et aristocrates se prennent de passion pour l'Allemagne pendant les années trente. Le pays en pleine reconstruction a de quoi séduire : une folle énergie, une incroyable et séduisante vitalité se dégagent de cette civilisation durement éprouvée par sa défaite de 1918 qui développe un féroce appétit de reconquête de sa fierté. Et les plus attirants de ses représentants sont justement ceux qui la dirigent : Hermann Goering, Adolf Hitler et tout un club très fermé de penseurs et décideurs tellement novateurs pour l'époque ... dont les noms aujourd'hui sont le synonyme de la barbarie humaine dans ce qu'elle a de plus abject. Soixante ans plus tard, Sidonie la musicienne est la seule à avoir survécu à cette énorme concasseuse que fut la seconde guerre mondiale et semble être l'unique dépositrice des oeuvres de sa soeur aquarelliste qui a représenté tous les personnages les plus importants du troisième reich dans ses toiles. Naomi a en plus d'un demi siècle acquis une notoriété à part et ses rares peintures s'échangent sur le marché de l'art à des prix plus que confortables. Dès lors la convoitise d'un spécialiste le pousse à user de moyens bien peu recommandables pour s'assurer de l'existence d'autres aquarelles cachées au grand public par la plus jeune des soeurs Keene. Ce qui ne sera pas sans conséquence : même plusieurs décennies plus tard, la fréquentation des monstres nazis crée encore des remous dans les consciences de la fin du vingtième siècle.

Plusieurs cadavres, quelques marlous, de lourds secrets qui font finalement plus un roman noir de bonne facture qu'un polar haletant. L'auteur jette un éclairage original sur une vision anglaise dont on a peu l'habitude de cette période trouble où le nazisme était à la mode pour les jeunes gens fortunés des années folles. La dénomination du reste ne semble jamais avoir été aussi juste que dans cette mise en scène troublante des sirènes nazies. Et pourtant bien sûr il est évident que Hitler n'était pas un démon surgi de l'enfer, malheureusement, ni Goering, ni Goebbels. Des hommes habités par une vision qui ont fait glisser l'Europe dans l'horreur de la solution finale, et qui n'étaient que des hommes, ni plus ni moins. C'est tout le talent de l'auteur que de faire toucher du doigt au lecteur cette dimension très humaine du diabolisme. Les plus hauts responsables du régime hitlérien pouvaient être agréables à fréquenter, de gais compagnons. Ce qui revient à dire que le mal sommeille en chacun d'entre nous et peut surgir à l'occasion d'un assemblage complexe de circonstances et d'opportunités. C'est une sage pensée que de réfléchir sur la vigilance que nous devons pratiquer pour tirer leçon de cet exemple funeste, que la paix n'est jamais acquise, qu'il faut savoir reconnaître le danger au sein même de nos consciences repues de post-industriels surconsommateurs. Qaunt aux qualités narratives du livre de RJ, on pourra dire que la prose est fluide, les péripéties prévisibles, les personnages parfois un peu à côté de la plaque. La présence d'un adolescent en fuite pyromane et assassin n'ajoute par exemple pas grand chose au récit. En revanche la vieille lady au passé trouble est réussie. On suit avec intérêt son esprit dans les méandres du souvenir d'une folle jeunesse enfuie et plus ou moins enfouie et dissimulée. L'auteur a manifestement fait un important travail de documentation, précis et fouillé et livre un récit assez dense .Une expérience intéressante mais cependant pas inoubliable.

Marion Godefroid-Richert

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