Je mourrai pas gibier

ALFRED

Delcourt, 2009
111 pages. 14,20 euros



"Je suis né chasseur, je mourrai pas gibier". Voilà le dicton du cru qui sévit à Mortagne, petite bourgade viticole de 1219 âmes comme on dit. La teneur philosophique de ces hémistiches donne le ton de l'ambiance qui règne au village. Gens de la terre et gens du bois s'y côtoient par obligation, puisque la seule autre ressource des habitants vient d'une scierie installée là depuis plusieurs générations. L'adolescent-narrateur est fils d'ouvrier, frère d'ouvrier. Son destin semble tracé et pourtant. Ses aspirations le portent vers un CAP de mécanicien, et aussi sur la route d'une amitié un peu étrange avec le pleu-pleu du coin, Terence, celui dans le dos duquel tout le monde crache, celui qui concentre toutes les railleries. Une amitié toute simple, faite littéralement de silence et de quelques centaines de mètres franchies ensemble tous les vendredis soirs, lors du retour de l'internat. La différence de l'attardé le transforme pour le jeune garçon en seul exemplaire d'humanité d'un village de damnés, oubliés du monde. Alors, le jour où Terence devient malgré lui l'objet de la réconciliation entre les deux mauvais garçons du coin Arnaud et Fredo, ce jour-là le vent se lève et dévaste la fausse paix qui semble réner sur ces âmes stagnantes et ensevelies.

Nous voici devant un nouvel exemplaire de bande-dessinée réaliste. Pas drôle si ce n'est carrément sinistre et pourtant, étrangement, l'auteur évite l'écueil du mélodrame et du pathos pour livrer un récit au ton sec et fiévreux, qui n'est ni une absolution ni une excuse au geste fou de désespoir et de haine de son jeune personnage. On se laisse absorber par le rapport subjectif de l'histoire, uniquement délivrée du point de vue de l'adolescent. Le dessin aide le propos, sans fioriture ; ses ombres travaillées permettent l'illustration de la noirceur des sentiments et des actions des acteurs du fait divers. Les couleurs elles aussi se font écho de la boue caractéristique qui encombre les fossés de cette commune rurale et les fosses spirituelles et morales abyssales des déchets humains qui la peuplent. Donc vous l'aurez compris, l'album est tout sauf drôle, réussi dans son style. Il  faut juste ne pas avoir envie de le lire un jour de pluie où le chauffage est en panne et où votre yorkshire terrier a mangé vos charentaises, l'oeuvre n'étant pas faite pour vous remonter le moral.

Marion Godefroid-Richert


A Mortagne, le choix n'est pas possible : soit on travaille à la scierie Listrac soit on travaille à la vigne, au château Clément. Et bien sur, quand on travaille à la vigne on hait les gens de la scierie et inversement. Martial est un original, il étudie la mécanique en dehors du village. Les agissements de son frère, qui s'en prend à Térence, le "pleu-pleu" du village, révoltent Martial qui "pétera grave un plomb", lors du mariage de son père.

Encore un album dont on ne va pas sortir écroulé de rire : c'est noir d'un bout à l'autre et écrit sans guère de répit. Un bouquin à lire quand on est en forme donc. J'ai aimé cette adaptation du roman de Guillaume Guéraud : on imagine facilement le village dans lequel se déroule ce qui est un vrai fait divers. La page 11 donne le ton : gris, pluie et deux camps qui s'opposent, les travailleurs de la vigne et ceux de la scierie. Rien de plus stupide.
Et cette idée se renforce, lorsque l'on découvre les tristes personnages qui vivent au village : Frédo, le contremaître, plein de haine qui aimerait bien casser la gueule à quelques uns de la vigne, mais qui sait qu'il risque la prison pour cela, ou Arnaud, le frère de Martial, qui se laisse entraîner par Frédo dans la torture de Térence, le "pleu-pleu" qui est aussi le défouloir du village. De vrais boeufs qu'on vous dit ! Et le pire c'est que le village fait bloc devant les agissements de ces deux imbéciles.
Alors bien sur, le geste de Martial est un vrai crime. Mais dans quelle atmosphère Martial a-t-il été élevé ? Une atmosphère pesante dont il a cherché à s'échapper en faisant des études de mécanique. Encore un comportement incompris du village !
J'ai été intéressé par l'évolution de la psychologie de Martial, qui de doux et gentil, disjoncte et se transforme en tueur. Lorsqu'il est décidé, c'est avec lenteur, froideur et certitude qu'il agit : il doit le faire et rien ne peut le détourner de sa décision: il tuera ainsi sa soeur à coups de marteau !
Tirer de sa fenêtre sur les gens du village, voilà un fait divers qu'on a l'impression d'avoir entendu tant de fois à la radio. Et c'est bien ce qui fait la valeur de ce travail : la proximité, l'intégration dans un paysage que l'on connaît et qu'on imagine dans certains villages.
Le dessin est sobre, efficace et noir bien sûr. Son rythme s'accroît progressivement avec l'histoire et entraîne le lecteur dans une angoisse teintée d'adrénaline.   
Une histoire noire et une réussite mais désespérée !

Marc Suquet


"...A la base ça devait être une fête vu que c'était le mariage de mon frère. Mais une fête à Mortagne, on ne sait jamais bien ce que ça veut dire..."
Mortagne c'est soit de la vigne soit du bois, et quand on est adolescent et qu'on veut devenir luthier et bin c'est pas possible !
Alors pour tenter de se sortir de la reproduction et de construire son propre chemin le narrateur va choisir la mécanique comme boulot et Terence, le "pleu pleu" du coin comme ami.
Mais c'est sans compter sur la haine qui sert de ciment aux habitants de ce village ordinaire et ça, cet adolescent, il va pas le supporter !

Voilà une histoire d'adolescent mais pas que pour adolescent. C'est noir, très noir et on en prend plein la figure.
L'histoire se déroule sans superflu, c'est raide, c'est direct, c'est sans espoir ! C'est d'une violence inouïe, et pas seulement celle qui finit le récit mais plutôt celle ordinaire de gens ordinaires, celle qui naît de l'ennui, de l'injustice, de la frustration et de la facilité, présente tout au long du livre.
On est horrifié du geste de cet ado mais en même temps rassuré qu'il ait réagi et cela m'a mis réellement mal à l'aise.
Le dessin de Fred arrive à rendre palpable la chape de plomb qui pèse sur ce village et à nous faire suivre avec crainte l'évolution de ce gosse. La violence est là et nous y assistons en direct mais jamais comme des voyeurs et c'est ce qui fait la force de cette bande dessinée.

Annecat

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