Fétiches

Mo HAYDER

Presses de la Cité, 2013
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Jacques Martinache



Dans l'hôpital psychiatrique de Beechway, où sont enfermés nombre de psychopathes sans espoir de retour à la vie civile, règne une vieille histoire de croquemitaine. La "Maude" hante les couloirs, une ancienne nonne naine qui avait pour coutume de maltraiter ses patients récalcitrants en s'asseyant sur leur poitrine la nuit venue, causant ainsi leur étouffement. C'est ainsi que peu à peu, après des accidents d'automutilation puis le décès d'une résidente désagréable, une psychose collective se répand dans les rangs des malades puis du personnel. AJ, le responsable de l'équipe, sent le malaise qui gagne les rangs de son établissement et s'en ouvre auprès de sa responsable hiérarchique, la sublime, glaciale et mystérieuse Mélanie Arrow. De son côté, l'inspecteur Jack Caffery est bien en peine de trouver une issue acceptable à l'histoire de Mitsy, la jeune célébrité fugueuse qui a disparu depuis 18 mois et dont personne ne sait à part lui et la jeune Flea Marley ce qui lui est arrivé. Caffery et Flea vont se retrouver mêlés à l'histoire de Beechway après la sortie d'un jeune patient dont on soupçonne rapidement qu'il pourrait être à l'origine des incidents de l'hôpital...

On retrouve avec plaisir les héros récurrents de Mo Hayder. Les deux histoires développées dans le roman se suivent en parallèle avec intérêt. La principale, celle autour de l'établissement psychiatrique, est aussi macabre que d'habitude mais un peu moins horrible que ce à quoi l'auteur nous avait habitués. Elle prend de l'âge et s'assagit peut-être ? La galerie de personnages est bien choisie, bien décrite. Les méandres par lesquels nous guide l'écrivain sont connus maintenant, mais on se laisse guider néanmoins. Le soutien que vient apporter en écho l'histoire qui lie l'inspecteur inguérissable et la plongeuse en deuil est bienvenu, même s'il est un peu convenu. On voit bien que les sentiments qui sont nés entre ces deux-là mènent à quelque chose de tangible bien que chaotique. On peut être déçu par cet épisode de la vie de Caffery, trouver l'enquête un peu molle, le rythme moins palpitant que d'habitude. J'avoue pour ma part avoir tissé une relation affective avec les deux personnages qui me fait passer par-dessus cet indéniable fléchissement narratif pour retrouver avec appétit ce développement de leur histoire. Le Marcheur m'a manqué. Pas d'apparition dans cet ouvrage. Soyez donc avertis : l'accueil du public a été mitigé. Le mien n'est pas sans réserve mais j'ai aimé quand même.

Marion Godefroid-Richert


  

Tokyo

Mo HAYDER

Pocket, 2007
Collection : Pocket thriller
473 pages. 6.80 euros



Grey débarque à Tokyo à la recherche d'un film démontrant l'existence des atrocités commises par les Japonais, à Nankin en 1937. Shi Chongming, un vieux professeur chinois, est le seul qui puisse la renseigner sur l'existence de ce film. Sans moyen pour vivre dans la capitale japonaise, elle accepte  un emploi dans un club à hôtesses de luxe et ne tarde pas à approcher l'univers des Yakusas.

Voilà un bon polar. Les chapitres sont séparés en deux époques : actuelle, avec le séjour de Grey à Tokyo et passée, avec le récit des horreurs commises par les japonais en 1937. Le livre est bien documenté sur cet horrible événement dont les témoignages s'arrêtent le plus souvent au 15 décembre, date à laquelle les japonais évacuent les occidentaux présents dans la ville : le massacre dura 6 semaines et fit entre 100 000 et 300 000 victimes selon les sources. Des victimes militaires mais aussi civiles, hommes, femmes ou même enfants. La coexistence de ces deux périodes dans ce polar n'alourdit pas le récit : les deux époques se croisent, l'une complétant l'autre, permettant au lecteur de passer de l'une à l'autre sans altérer l'intérêt du lecteur.  

La psychologie des personnages est intéressante : celle de Grey d'abord, égarée à Tokyo mais qui ne perd jamais son but, retrouver le film. Mais aussi Shi Chongming dont on voit bien l'évolution lors des événements de 1937 : incrédule d'abord et qui progressivement comprend l'atrocité de ce qui se construit sous ses yeux. Le même personnage, en 1990, est empreint de sagesse et son approche par Grey est une véritable stratégie dont l'objectif est d'enfin découvrir le fameux film. On remarquera également des personnages secondaires comme la Nurse, mystérieuse, mi-femme, mi-homme, violente, sadique et tout dévouée à son maître Yakuza.

Le livre adopte un vrai rythme : calme au départ et montrant la découverte par Grey de son nouvel environnement, puis de plus en plus rapide lors des rencontres avec le milieu des Yakusas, fait également de violence et du lent cheminement vers une conclusion que le lecteur pressent comme atroce. On y touche les bas fonds de l'homme. Le lecteur ne doit donc pas se laisser décourager par la lenteur ressentie dans les premiers chapitres.

Tokyo a reçu le prix Polar SNCF dans la catégorie roman européen et il le mérite bien.

Marc Suquet

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