Cauchemar américain

Ken BRUEN

Gallimard, 2009
307 pages. 20 euros



KB est l'auteur des aventures de Jack Taylor et des enquêtes abracadabrantes de Roberts et Brant. Il se laisse aller pour une fois à abandonner ses personnages récurrents pour nous livrer une nouvelle version de l'irlandais malchanceux à qui tout échappe, surtout lorsque la tequila (vodka, bourbon, scotch, ça dépend de ce qui se présente) s'en mêle. Soit Stephen, qui a volontairement accepté "le shilling du roi" comme on dit à Galway. Des siècles d'histoire des îles britanniques résumée en une toute petite expression, qui recouvre des horreurs impensables : Stephen s'est engagé dans l'armée anglaise et y a fait son service, récoltant là le mépris à vie de ses compatriotes et le traitement le plus inhumain qui soit réservé sous les cieux à un trouffion qui fait ses classes. Mais notre insulaire ne s'est pas arrêté là. Il a également été aux Etats-Unis sur les chantiers de construction new-yorkais, et puis le devoir l'a ramené auprès de sa mère mourante. Traînant partout derrière lui son seul et meilleur ami Tommy, il se retrouve enfin dans ce qui pourrait être le plus gros coup de sa vie et un vrai passeport pour une meilleure existence. Las, Tommy ne survivra pas et le troisième larron de l'aventure est un psychopathe qui ne lâchera l'affaire (et par là on parle d'oseille) qu'une fois arrivé devant Satan en personne. L'aide de la belle Siobhan et Tucson suffiront-ils à renverser la vapeur et permettre à Stephen d'accéder à ses rêves d'Amérique et de seconde chance ? Et bien n'oublions pas qui écrit. On n'est pas chez Barbara Cartland ici.

Ah ! Ken Bruen. Et tout est dit ! Une expérience d'un noir plus noir, quand on parle de peinture on pense automatiquement à Marc Rothko, et bien pour l'écriture le réflexe pousse à visualiser le natif de Galway et ses héros qu'on ne peut même pas qualifier de minables parce que c'est tellement loin de l'univers de mélasse dans laquelle ils pataugent que c'est comme essayer de donner la mesure de la mégalomanie des puissants en les traitant de nains à talonnettes. Stephen n'échappe pas à la moulinette de son créateur et tout ce qu'il touche part en quenouille. Son meilleur ami qu'il n'arrivera pas à sauver de la drogue et des plans foireux qu'elle lui fait adopter, l'amour de sa vie qui ne s'arrachera pas à la tourbe du Connemara, le fric qui causera sa perte. Et même l'alcool , ce compagnon de toujours des descentes aux enfers en profite pour le prendre en traître quand il arrive en son royaume : Las Vegas. On ne peut être que bluffé par la maîtrise incroyable du récit de KB, son style impeccable, ses trouvailles de rebondissements à la noirceur insondable. Le grand manitou irlandais de l'écriture rencontre dans son périple américain les fantômes d'autres dieux déjantés : le James Ellroy d'Un tueur sur la route, le Cormac Mac Carthy de No country for old men. Et c'est tout bénéfice pour les lecteurs que nous sommes. Bigre, quelle friandise...

Marion Godefroid-Richert


"Le mantra de Siobhan, c'était l'argent. Si t'as du fric, tu t'en sors."
(page 43)

Stephen, irlandais de Galway, débarque à New York. Ce n'est pas son premier séjour en Amérique, mais, cette fois-ci, il compte bien y rester définitivement. Il y a dix jours, il a commis un braquage dans sa ville natale. Tommy, son meilleur ami, a péri dans le hold-up. Quant à l'instigateur du coup, Stapleton, tueur de l'IRA, "un type qui apporte le désastre", il a roulé au bas d'une crevasse.
Stephen a récupéré tout l'argent du casse et Siobhan, sa petite amie qui travaille dans une banque d'affaires, se charge de blanchir le butin. Leur plan est de se retrouver à Tucson. Stephen y attendra Siobhan qui le rejoindra dès qu'elle aura fait transférer l'argent sale dans l'Arizona. Evidemment, rien ne va se passer comme prévu et l'affaire va vite tourner au cauchemar.

Un cauchemar américain !

Ken Bruen, pour ceux qui l'ignoreraient encore, est l'auteur de la série des Jack Taylor, le privé atypique irlandais, et celui de la série des R&B, les deux flics ripoux du sud de Londres, ce qui ne l'empêche pas d'écrire, de temps à autre, un "standalone" (un roman "autonome"), comme on dit du côté de sa bonne ville natale de Galway.
Cauchemar américain fait donc partie de ces standalones et le fan inconditionnel de Ken Bruen que je suis estime que ce n'est pas son meilleur même si ce roman noir reste de grande qualité.
Tout d'abord, l'intrigue - qui se déroule pour la plus grande part aux Etats-Unis - m'a semblé quelque peu tortueuse et parfois alambiquée. Des individus dont l'existence semblait sans le moindre lien vont finalement finir par se rencontrer. Leurs vies vont se télescoper et les dégâts seront terribles. Il faut dire que la plupart de ces individus (sinon tous) sont des êtres singuliers, au lourd passé, totalement déjantés (déjanté est l'adjectif qui me vient le plus souvent à l'esprit quand il s'agit de parler de Ken Bruen).
Stephen, le personnage central est, lui, quelqu'un de "convenable", de relativement intelligent. Faible, velléitaire, il est dépassé par les évènements, malgré "une certaine bonne volonté".
Que dire alors de Sherry, "beauté fatale mais venimeuse" ?
De Juan, tueur drogué et sadique ?
De Stapleton, le paramilitaire, "incarnation de l'enfer" ?
Et surtout de Dade, "le Grand Squale Blanc de la malveillance urbaine", le psychopathe imprévisible, fan de la chanteuse Tammy Wynette ?

J'ai bien aimé le récit de la belle amitié entre Stephen et Tommy, son ami de toujours.
J'ai été sensible à l'évocation du conflit nord-irlandais, à celle de la fascination des Irlandais pour l'Amérique, pour le rêve américain.
Comme dans tous les ouvrages de Ken Bruen, les habitués retrouveront avec plaisir sa prose minimale mais ô combien efficace, ses nombreuses références à la culture pop, cet humour corrosif, ce mélange de férocité et de tendresse qui constituent sa marque de fabrique.
Cauchemar américain est un nouveau roman sinistre, sombre, violent, grinçant, totalement déjanté du grand Ken Bruen.

Roque Le Gall


  

La main droite du diable

Ken BRUEN

Gallimard, 2008
358 pages. 20 euros



" Tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre." Pascal (Pensées, 451)

Jack Taylor sort de l'hôpital psychiatrique où il a été conduit par Ridge, une femme policier gay, la fille d'un ancien ami et avec laquelle il entretient des relations compliquées et le plus souvent conflictuelles. Il y a passé cinq mois, à l'état de légume. La raison de cet internement ?  La mort accidentelle de Serena May dans laquelle il porte une lourde responsabilité. Serena, trois ans, atteinte de trisomie 21, la fille de ses amis Jeff et Cathy, Serena qu'il adorait et qui était "la seule véritable référence dans sa vie"?
Ridge le charge de retrouver au plus vite l'homme qui la harcèle : coups de téléphone, visite de son appartement... D'un autre côté, le père Malachy, proche de sa mère décédée et l'homme que Jack Taylor hait sans doute le plus au monde, lui demande d'enquêter - discrètement et officieusement - sur la mort du père Joyce, naguère accusé d'abus sexuels et que l'on vient de retrouver décapité dans son confessionnal.
Au même moment, Jack Taylor fait la connaissance de Cody, un jeune homme farfelu qui lui voue une admiration sans bornes et veut absolument devenir son associé. C'est alors que Jack Taylor apprend que ses amis Jeff et Cathy se sont séparés. Jeff a sombré dans l'alcool. Quant à Cathy, elle a juré de tuer Jack !...
 
"Un prêtre est un loup caché sous une peau de mouton"
(Proverbe ancien, page 287)

Coucou le revoilà ! Qui çà ? Mais Jack Taylor, bien sûr ! Jack Taylor, le privé atypique irlandais, plus mal en point que jamais. Jack Taylor, la petite cinquantaine,
    Raté
    Ivrogne
    Bon à rien
    Fieffé gredin
Comme disait sa défunte mère en accord avec le père Malachy.

Même s'il a décidé de se mettre au régime sec, Jack ne cesse d'être travaillé par ses démons. Traumatisé, détruit, anéanti par la mort de la petite Serena, il vit un véritable enfer. De plus, il a beaucoup de mal à se situer dans une Irlande qui ne cesse de se moderniser rapidement - trop rapidement à son goût -, une Irlande où le profit est roi. Une Irlande où même l'Eglise, ébranlée par de multiples scandales, s'est lamentablement fourvoyée et a perdu de son influence et de sa crédibilité.

Dois-je répéter tout le bien que je pense de Ken Bruen et plus particulièrement de sa série Jack Taylor ?
    Sa prose minimaliste est toujours aussi belle et aussi efficace ?
    Ses dialogues sont toujours aussi crus et aussi authentiques ?
    Ses personnages sont toujours aussi humains et aussi attachants et pas seulement celui de jack Taylor. Les personnages de Ridge et de Cody, pour ne citer qu'eux, sont plutôt réussis.

Ce cinquième roman de la série Jack Taylor, noir, sinistre, impitoyable est absolument CAPTIVANT et FASCINANT.
Ce roman sur la culpabilité et la rédemption est tout simplement MAGNIFIQUE !

Roque Le Gall


  

Hackman blues

Ken BRUEN

Points Thriller, 2008
Collection : Points roman noir
6.50 euros



"Je suis plein de cercueils, comme un vieux cimetière". (Flaubert)
Tony... mais la plupart l'appel Brady n'est pas un chic type, à proprement parler.
"BRADY EST GRAVE BARRE".
(Il l'a lui même écrit, au marker jaune fluo, sur le mur de sa chambre.)
52 ans . 1,80 mètre. Ses cheveux ? "Un désastre, enfuis et regrettés". Le nez cassé. Mais il a de beaux yeux... Gay et maniaco-dépressif. Ses fondamentaux, comme il dit : "
1. Lithium.
2. Batte de base-ball (son arme préférée).
Brady se voit offrir "un boulot tout simple. Retrouver une fille blanche à Brixton. Du gâteau"...
Son commanditaire ? Jack Dunphy, dont la fille de 20 ans a disparu. Jack Dunphy qui fait une fixation sur l'acteur Gene Hackman. Jack Dunphy, "un salopard de première. Il est dans le bâtiment. A en croire certains il EST le bâtiment".
Du gâteau ?
Pas vraiment ! "Ce que j'aurais dû faire, se dit Brady, c'est plutôt doubler mes doses de pilules et allumer un cierge à Saint Jude - peut-être même tout un paquet"... (p7)
Brixton, le quartier jamaïcain du sud de Londres, va partir en flammes...
"Déjà je soupirais après cette porcherie qu'est Londres. Bon d'accord... C'est une ville à genoux, infectée par toutes les pestilences modernes mais il n'y a pas d'autre endroit où j'aimerais mieux être... ou aie été..." (p221)
"Hackman Blues" est un des premiers romans de Ken Bruen. On peut déjà y trouver les ingrédients qui font de lui un des meilleurs auteurs du roman noir contemporain : violence mais aussi tendresse. Truculence, humour cruel et ravageur. Personnages hauts en couleur, à la férocité désarmante, ce qui ne les empêche pas - enfin, certains - d'être touchants et attachants. Style et dialogues incisifs. Nombreuses références musicales, poétiques voire philosophiques. Récit court et dense à la fois. "Récit halluciné et hallucinant". Mais qu'on se le dise, pour ce "maître du rythme et de l'ellipse", le récit n'est pas la priorité. Seules comptent l'ambiance, l'atmosphère, tout comme pour certains de ses auteurs favoris :
"D'abord, des auteurs du noir comme Pelecanos, Sallis, Goodis, Thompson... Mais aussi avec le temps, les classiques irlandais comme Beckett " (Magazine Shanghai Express n° 4).
Il apprécie également Chandler, Cain, Chester Himes, Ed McBain, Lawrence Block, Robin Cook, Charles Williams, Edward Bunker. "Que des bons !"
Brady, le personnage central de "Hackman Blues", drogué, alcoolique, agressif, asocial, préfigure déjà ce que sera Jack Taylor, le héros fétiche ou plutôt l'anti-héros de Ken Bruen...
"Jack Taylor est une sorte de miroir de moi-même..." a dit Ken Bruen, pour qui l'écriture est une thérapie personnelle, une sorte d'exorcisme :
"C'était écrire ou mourir !"
Il a dit également :
"L'écriture de polars, c'est le nouveau Rock'n Roll !"
Lisez Ken Bruen, auteur talentueux et attachant ! Entrez dans son univers amoral, violent et sans pitié... Avec lui, pas question de "politiquement correct" et par les temps qui courent, bon sang que ça fait du bien !!!

Roque Le Gall

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